Tag Archives: Seuil

Cannibales, de Régis Jauffret

22 Oct

Lu par… Alys

critique3

Femmes à poil

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Sous la forme d’un échange épistolaire entre Noémie, jeune peintre de 24 ans, et Jeanne, son ex-belle mère, deux femmes discutent de choses et d’autres, en commençant par s’envoyer quelques vacheries du type :

« Cette lettre ne vous est pas vraiment destinée. Son écriture fut pour moi une simple excursion dans la haine de vous, une occasion de purger ma vésicule d’un peu de sa bile. »
Et puis peu à peu, elles s’attachent, notamment autour du projet de dévorer l’homme qui les relie (ex-petit ami de la première, fils de la seconde).

Même s’il est parfois un peu longuet (il ne se passe pas grand chose), c’est un livre assez drôle qui se distingue par une langue maîtrisée et des métaphores soignées :

« L’odeur pique le nez comme si les trains en partance éructaient à la manière d’une file de Provençaux après l’aïoli. »

Au final, un ouvrage qui tient plus de l’exercice de style (réussi, certes) que du roman.  En tout cas, on rigole bien, et on casse un peu les mecs, même si comme en conclut Jeanne : « Avoir un fils est un malheur, enfanter une femelle doit être une catastrophe ».

 

beardedlady

Des cannibales qui ont failli plaire aux jurés

 

À la fin le silence, de Laurence Tardieu

4 Oct

Lu par Philippe

 

critique1

Endive cuite

 

Ce très beau titre est une promesse.

Et on n’est pas déçu : la dernière page tournée, enfin, le silence.

Le pitch : la narratrice connaît trois bouleversements dans sa vie d’écrivain.

1-     Sa maison d’enfance va être revendue par papa, ce qui est super douloureux parce que madeleines de Proust. Porte qui grince, fraîcheur du grenier, <placez ici votre cliché sur l’odeur du chez-soi>. Faisons un livre dessus.

2-     Oh mais WAIT ! Alerte attentat Charlie Hebdo ! Comment dès lors trouver les mots pour… ? Et comment décrire le … ? Sannessarètradoncjamè !? <rajoutez ici votre réaction hystérique>. Faisons un livre dessus.

3-     Pendant tout le livre, TRUC DE OUF, la narratrice est enceinte. Et donc don de vie. Résilience par l’enfant qui dort – qu’il est beau quand il dort. Le sait-il, lui, que ce monde est fou. Mais n’est-il pas déjà le monde ? Ensemble c’est tout. Rester vivant. C’est l’histoiiiiiire de la viiiie. Le cycle éterneee-eeeelFaisons un livre dessus. 

 

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Vue de coupe.

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Cette fois encore, l’autofiction a frappé dans ce qu’elle fait de pire : la mise en livre d’un journal intime.

La vente de la maison est une foire aux clichés. La vague d’attentats, idem, sauf que c’est encore plus gênant. Je ne parle même pas de la grossesse, c’est pire qu’un mauvais texte de Phil Barney. La juxtaposition des trois « bouleversements » est totalement bancale, ne sert à rien.

Ce serait drôle si ce n’était pas aussi chiant.

Le lecteur a l’impression d’être coincé à une table de mariage à côté d’une amie-d’ami qui sort trop peu et raconte toute sa life en détails, sans se rendre compte que les confuses pépites de pensées extraites de sa sensibilité sont des évidences que l’on a tous eues, vues, lues ailleurs, en mieux, et que depuis, ben on en a fait quelque chose. Aucune banalité fadasse n’est épargnée au lecteur, pas même celles du style, comme les obligatoires trois pages sans ponctuation en mode « j’écris comme je ressens dans ma tête les pensées se bousculent respire ma chérie respire parce que les attentats tu comprends les attentats ».

Pourquoi, mon dieu, pourquoi ?

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Certainement l’accessit « endive cuite » de cette année : la mollesse du propos est sublimée par la fadeur du style.

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Vue de 3/4 face

Villa des Femmes, de Charif Majdalani

26 Oct

Lu par Bérénice

Moustache méditerranéenne

En pleine guerre civile au Liban, une maisonnée se désemplit des hommes pour y laisser ses femmes.

L’ensemble est prenant mais manque parfois de souffle : il est difficile de faire dire quelque chose de nouveau à une saga inter-générationnelle.

Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

18 Sep

Moustache particulière

Editions du Seuil

Lu par Philippe

Et si on disait que…

Et si demain, le poil devient über-chic ?

Ne vous en faites pas. Ce sous-titre n’est pas le prochain roman de Marc Lévy, mais le petit jeu auquel vous convie Bernard Quiriny. Dans ce recueil de nouvelles, l’auteur s’amuse à imaginer des choses étranges… Des livres qui se corrigent tout seul, d’autres ayant tué leur auteur ou encore des recueils de recettes impossibles à réaliser. De même pour les villes que l’on visite : Ici une cité symétrique, jusqu’aux destinées de ses habitants, là-bas une bourgade où toutes les rues, placettes, boulevards sont nommés en l’honneur d’un même notable… Inconnu de tous.

Et ce n’est pas fini. Plus intéressant encore, l’auteur propose des changements drastiques et leurs conséquences dans nos vies, nos organisations : Que se passe-t-il demain si -paf- c’est la résurrection des morts, pour de vrai ? A peine Quiriny nous a dépeint avec drôlerie l’enfer vécu par les notaires, nous passons au chapitre suivant : et si demain nous échangions nos corps avec l’autre partenaire à chaque fois que nous faisions l’amour ? Tu parles d’une fusion…

Eric Chevillard pour les nuls

A chaque idée son chapitre, court juste ce qu’il faut, léger avec brio, écrit avec finesse. La simplicité de l’élégance. On pense donc aux grands novélistes italiens en déplorant cependant un certain manque de romanesque, mais plus de malice. On pense également (beaucoup) à Eric Chevillard, aux inventions de Dino Egger, aux utopies des précédents romans… On dirait des ébauches de livres que l’auteur ne voudrait traiter au delà du plaisir de l’idée première, de la fulgurance. L’entêtement narratif de Chevillard, qui rebute beaucoup de lecteurs, est ici évacué. On y perd malheureusement ce qui change une idée en oeuvre : à déambuler dans ce cabinet de curiosité, nos yeux se plaisent mais ne se fixent. Nous ne louchons plus jusqu’au non-sens, nous ne perdons plus nos repères. Certes, ça fait moins mal aux yeux mais ça va moins loin.

En somme voilà un livre de fumoir, élitiste et spirituel, où l’on discuterait avec brio et légèreté, un verre de cognac à la main, en sautant de sujet en sujet pour rester toujours plaisant. C’est déjà pas mal.

Peste et Choléra, de Patrick Deville

11 Sep

Bouc bactériologique

Éditions Seuil

Lu par Claire

La science, Les poules et les moustaches

Un titre dont la sonorité rappelle celui d’un certain Gabriel Garcia Marquez métissé d’épidémies moyenâgeuses que les hypocondriaques et autres hygiénistes préfèrent oublier. Peste soit du bubon.

Ce Peste et Choléra là s’attache à retracer le parcours fantasque et génial d’un savant fou injustement oublié, Yersin, collaborateur de Louis Pasteur lui-même et heureux découvreur du bacille de la peste.

Patrick Deville, après Kampuchéa, s’amuse à détailler avec la minutie et l’humour d’un joli style bien à lui -enchevêtrement quasi poétique de phrases courtes pour ne pas dire lapidaires- la vie et l’œuvre de ce barbu aux yeux bleus qui traverse les siècles de 1863 à 1943. Amis des plus grands et misanthrope sympathique, Yersin le visionnaire sans ambition a choisi une baie perdue du Vietnam pour des recherches éclectiques allant de la reproduction des poules à la production de pneus.

Coqueluche et littérature

« Parce qu’il aime les oeufs, parce qu’il aime sa sœur, Yersin voudrait savoir comment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bientôt dans l’assiette l’aile ou la cuisse et parfois des frites. » En science, il n’y a pas de mauvaise question.

Patrick Deville parvient à produire un roman de vulgarisation scientifique mêlée de légende d’explorateurs d’un autre temps dont l’écriture et l’érudition font mouche. Un roman presque trop intelligent, d’ailleurs, dont la densité à force de détails finit par tiédir l’enthousiasme, ratant de justesse les mythiques cinq moustaches que peu osent encore fantasmer.

« Yersin est trop vieux dans un monde qui n’est plus le sien. Le dernier collaborateur de Pasteur encore en vie. Il n’écrira pas ses mémoires. Ce livre ne lui plairait pas. De quoi je me mêle. »

Géographie de la bêtise, de Max Monnehay

28 Août

Moustache stupide

Editions du Seuil

Lu par Claire

Le premier 1/5 de la rentrée. Aux abris.

Après Corpus Christine, prix du premier roman en 2006, la jeune Max Monnehay revient sur son sujet de prédilection, le handicap.

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« Sortie littéraire 2012 » aurait été plus adéquat.

Dans son premier opus, qualifié alors de « nothombien » par la critique (gloups – ah le vrai prénom de Max est Amélie ? – re- gloups) son héros, infirme, mourrait lentement affamé par sa femme obèse.

Dans Géographie de la bêtise, le jeune Bastien décide de répondre à l’appel de Pierrot, estampillé idiot du village en chef, et de partir fonder une communauté uniquement constituée d’idiots. La société ne veut pas d’eux ? Soit, eux non plus. Na. Ce qui paraît alors un bon pitch de film se transforme lentement en un roman dont la brièveté ne suffit pas à faire barrage à un endormissement glauque auquel le manque de consistance des personnages principaux participe largement. L’utopie sociale sympathique s’effondre, les idiots meurent dans d’atroces souffrances, la fin n’en est pas une et l’auteur boucle le tout en oubliant de nous éclairer sur le message derrière tout ça.

Alors que les feuilles tombent des arbres, que le rosé de l’été s’est évaporé, que le prix de l’essence flambe et que les députés n’aiment pas les robes à fleurs, pas besoin d’un livre pour nous enfoncer encore plus dans la morosité ambiante. C’est dommage, on aimait bien le titre.

Un été sur le Magnifique, de Patrice Pluyette

20 Sep

Lu par Paul

Seuil

Hercule et Angélique sont sur un bateau...

Duvet de rentrée

Une rentrée littéraire, c’est comme une rentrée des classes : il y a une foule de nouveaux, on est un peu intimidé au début et puis on se rend compte que comme chaque année, des profils se distinguent assez rapidement.

Il y a les paresseux, les médiocres, ou encore ceux qui font du mieux qu’ils peuvent et qui pourtant n’arrivent à satisfaire que leurs parents.

Comme toujours, Pluyette figure dans la catégorie des premiers de la classe. Mais alors des premiers de la classe emmerdants. Ceux qui s’ennuient en cours, n’en font qu’à leur tête, dissipent leurs camarades quand ils ont terminé l’exercice. Cette année, à la Villa Médicis où il était pensionnaire, on imagine volontiers que ça a dû être un beau bordel.

Hercule, deuxième rangée, à côté du cuistot, à droite.

C’est une histoire de romance et d’innocence entre un homme, Hercule, et une femme, Angélique. Ils sont purs, ils se veulent, mais ils vont être confrontés au monde individualiste et à l’industrie du désir moderne, cette broyeuse peuplée d’actrices porno et de serviettes de bain -quand il faisait pourtant si bon coucher nu sur l’herbe verte. Adam et Ève vont donc se retrouver dans une sorte de costa croisière de l’amour : le Magnifique.

Vous vous souvenez de La traversée du Mozambique par temps calme ? Sans prévenir, les protagonistes passaient de la banquise à la forêt amazonienne en empruntant un tunnel. Hop-là ! Retournement comique ! Cette fois-ci, Pluyette parodie encore davantage le style romanesque, en l’affranchissant d’à peu près toutes ses conventions – du moment que c’est cocasse et que ça surprend le lecteur. Les personnages changent d’identité en cours de route, les époques s’entrechoquent, la narration se mord la queue gaiement. C’est un bel effort, mais lorsque l’auteur en vient au calembour, on s’interroge sur sa démarche plus qu’on ne se gausse.

« Hercule mettra plus de temps (…), dira qu’il eût souhaité le savoir mais l’essentiel sur le moment était qu’elles le sussent ». (p. 91)

Bref, on a envie de le recadrer un petit peu, cet élève prometteur. De lui faire prendre exemple sur le petit Chevillard, qui bachote consciencieusement dans son coin sans se laisser distraire. De lui dire que c’est un peu dommage de sacrifier son talent sur l’autel du LOL.

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Lu par François H-L

Duvet postiche

La critique précédente dit l’essentiel. Le « style Pluyette » est à l’œuvre dans ce roman, c’est amusant, inventif, parfois caustique, souvent absurde. Pourtant ce qui était une totale réussite avec La traversée du Mozambique par temps calme, parodie de roman d’aventure, atteint dans ce roman ses limites.

Moustache Hercule en haut, Moustache Jean-Claude en bas

Si la première partie du roman apporte en effet de vrais moments de joie littéraire grâce à sa dimension pastiche : de roman d’amour à la Arlequin mais également de roman champêtre voire régionaliste, la seconde partie du roman déçoit voire agace. Hercule devient Jean-Claude mais la narration tourne à vide. Ca reste mordant mais Pluyette n’évite pas l’écueil du catalogue ou plutôt du zapping… Ce qui semble plutôt paradoxal au regard de son propos (l’auteur dénonce en effet la façon donc la société contemporaine pressurise et formate nos désirs) : on comprend que les énumérations, la rapidité de la plume puissent être des choix littéraires au service du fond mais là… on y croit pas, c’est un peu bancal.

En refermant le livre on reste sur sa faim. On aurait aimé que la folie douce de Pluyette ne s’essouffle pas de la sorte mais, après tout, son œuvre est suffisamment originale et détonante pour admettre quelques coups de mou de temps à autre. Le Virilo ne t’en veut pas Patrice. 

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