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Légende, de Sylvain Prudhomme

3 Oct

Lu par Bérénice

critique2

poil sec

 

Légende, de Sylvain Prudhomme, possède une très belle photographie de couverture et un résumé alléchant. Deux choses dedans m’ont poussée à l’acheter : la mention de Madagascar – la cuvée 2015 ayant rendu incontournable le sujet des outre-mers – et celle d’un constructeur de toilettes sèches publiques – chacun ses failles.

Soupe aux cailloux et aux herbes sauvages

Dans la plaine de la Crau, 500 km2 de terre caillouteuse et sèche mais au foin AOC au sud des Alpilles, deux hommes devenus amis se racontent, l’un plus que l’autre. Nel, fils et petit-fils de berger, enfant du pays devenu photographe, fasciné par cet Anglais providentiel qui sait tout faire et, à ses heures perdues et néanmoins nombreuses, s’improvise réalisateur.

 La sciure et les cailloux créent presque une tenture de western ; la Crau s’y prête. Sylvain Pruhomme  réussit avec succès à unir, dans ses premières pages, l’esprit du lecteur et l’oeil de Nel, photographe perché. La lisière de cette plaine fourmillant d’activité industrielle, Arles hors-les-murs du désert, activités modernes auxquelles aboutissent les rubans d’asphalte, tout ce qui n’est pas vent et herbe paraît malveillant, signe de progrès douteux et de civilisation contestable.

Dans la Crau, pourtant, une discothèque. Vingt-cinq ans de night-club sudiste, drainant les habitants du coin sur plusieurs kilomètres, dépassée par son succès et en jouant à la fois, entre meuglements de locaux et taureaux alcoolisés. La Chou, c’est son nom, devient hype (et pourquoi pas, mais c’est difficile à croire).

Matt, l’Anglais entrepreneur qui neutralise les odeurs, découvre les lieux, ses habitués, leur nostalgie. La Chou a fermé, elle s’est éteinte après des années d’épidémie du sida et de transhumances humaines. Elle revit, le temps d’une soirée, comme Renaud à l’Olympia : c’est très médiatisé, on sait que ça sera sera mauvais mais tout le monde y va, moitié par pitié, moitié pour pouvoir dire y être allé.

L’âge d’or de la Chou est mort, et aussi les cousins de Nel, les frères Fabien et Christian, ados de facto émancipés et qui fascinent Matt comme ceux qui les ont connus. Fabien surtout, enfant solaire derrière ses persiennes, à la coterie indéfectible, le hante, et au travers lui Christian, le petit, le paumé.

Discothèque de province, une allégorie (crédits François Prost)

Discothèque de province, une allégorie (crédits François Prost)

Légendes anecdotiques

Tout est légende, chez Sylvain Prudhomme : la Chou, Olympe de la Crau ; Fabien et Christian, Romulus et Remus, Caïn et Abel locaux ; jalousie de  Nel envers Matt lorsqu’il voit lui échapper sa famille et ses secrets, son héritage, Héra pastorale ; grand-mère Josette impotente, babayaga urbaine ; Fabien, joueur de flûte nocturne.

Autant de légendes, c’est trop pour en construire une seule, même familiale, même unique. Tout se bouscule et la légende que poursuit Matt se révèle être un sujet de Jean-Pierre Pernaut, spécial Camargue.

Le récit se perd dans son déroulement et chaque évènement reçoit in fine le traitement réservé tant aux toilettes sèches publiques de la quatrième de couverture (quelque part un varan mort les bouche, à environ 3/4 du livre) (ont-elles été absorbées par l’entrepreneur neutralisateur ?) qu’à Madagascar (des parents y habitent, un cousin y retourne, il s’y trouve des papillons, c’est finalement inutile et un peu boring).

Deux scènes se placent au-dessus de la multiplication des pains littéraires : l’interview d’un ex-mineur des Cévennes, nom de scène Lolita, habitué estival et qui, post-veuvage, déménage pour pouvoir chaque soir être Iphigénie, puis ce souvenir de Nel, ravivé par la visite des souvenirs, de sa grand-mère refusant son champ à des campeurs allemands, par haine atavique.

Camouflet herculéen

Tout ceci aura peut-être mérité trois moustaches si Sylvain Prudhomme n’avait pas mis en exergue une citation du « Prométhée délivré » d’Eschyle. La Crau, c’est ce champ où Hercule put faire face à l’armée entière des Ligures grâce à l’intervention providentielle de Jupiter, c’est cet héritage de cailloux tombé du ciel à travers les siècles.

Ni Hercule ni Prométhée ici ne combattent, si ce n’est eux-même, personne n’est replacé dans le panthéon auquel il appartient de droit. Surtout, Eschyle avait d’Hésiode élimé les accessoires, les éléments inutiles et, dans sa troisième tragédie, fait d’Hercule son principal héros. Or, dans Légende, tout est fouillis, tout est anecdote et Hercule-Fabien, ou Hercule-Christian ne se battent pas contre une armée de Ligures, il se battent contre eux-même, le dragon des mythes herculéen pré-Eschyle, l’auteur qui transforme la Tarasque en armée ennemie pour la beauté du mythe.

Il n’y a d’ennemi qu’intérieur, Hercule est mort, Prométhée ne sera pas délivré. Légende est trop loin des légendes, ça ne fonctionne finalement pas.

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Héros antique, une allégorie

 

NB : Le Prix Virilo a beaucoup aimé l’article – élogieux – de Mediapart consacré à ce roman, dans lequel le protagoniste Fabien est constamment appelé « Damien ». Trop de fiches de lectures de stagiaires tuent la fiche de lecture.

 

Fukushima, de Michaël Ferrier

30 Oct

Bacchante tremblante

Gallimard (Infini)

Lu par Philippe

Kamé Hamé Ha

Virilo !

Sobrement sous-titré « récit d’un désastre », ce livre ne vous ment pas : ce n’est pas un roman, c’est un récit, mais c’est de la littérature assurément. Le style de Michaël Ferrier retranscrit avec ambition toute l’horreur et la démesure des tremblements, tout comme il sait faire parler le quotidien. Invoquant les grands textes de l’Asie comme de la France, il donne une portée philosophique au sien  qui ne manquait pourtant pas de profondeur tant sa plume poétique élève le débat. Étymologiquement, la cata-strophe, c’est la fin du mouvement. Le récit écrasé. Avec humilité, Michaël Ferrier nous prouve que non.

Stupeur et Tremblements

Le récit est en trois parties. La première narre les secousses du tremblement de terre, des impressions physiques au réactions médiatiques en passant par la famille affolée de France. « D’abord un premier choc très sourd, très lourd, sous les pieds, comme si le locataire du dessous vous filait un grand coup de massue dans le plancher (…) puis plus rien, le silence. le coup venu des profondeurs résonne, il cogne encore dans la poitrine (…) s’estompe doucement. (…) Et là, c’est la seconde secousse, latéral cette fois (…) et progressive, (…) droite-gauche, gauche-droite, comme si l’immeuble dansait la samba. Un roulement de tam-tam sous les pieds. (…) Le tremblement de terre est un boxeur : il en a la ruse, la patience et le punch, il procède par attaques répétées, replis subis, contre-attaque fulgurante. » 

Etym. Vague destructrice de la tortue

La seconde est un récit du Tsunami qui balaie les côtes. Si la première partie est effrayante mais parfois presque comique, témoignant d’une certaine énergie vitale jusque dans la peur et les tremblements -« Le séisme a suspendu le temps, l’a renversé, amplifiant démesurément le désir de vivre »- c’est ici le règne de l’écrasement, de l’annihilation puis de la putréfaction. L’auteur est allé là-bas et en tire un livre hallucinant qui laisse déjà poindre la dernière partie :

L’horreur nucléaire, et avec elle la médiocrité criminelle des élites japonaises comme françaises, leur capacité à noyer le poison derrière des chiffres qui ne veulent plus rien dire… Alors que l’on change en hâte les limites de radiations admises sur les écoliers de la zone, le pouvoir en place instaure « une demi-vie », niant la mort et les dangers de peur de créer le scandale alors que pourtant c’est déjà l’apocalypse…

Fukushima mon amour

Michaël Ferrier montre Fukushima à un juré commentateur

C’est un récit qui peut plaire pour de nombreuses raisons. Il parle des risques et des politiques de réponse avec clarté et documentation, il donne à avoir la catastrophe au plus près d’une langue poétique et profonde… Il parle aussi de tout un peuple, d’un pays marqué dans sa culture par ce cyclope endormi…

Mais à mon sens le plus passionnant, c’est de lire un humaniste et une pensée en prise avec un danger. Les mots ne subliment pas, ils comprennent le risque et l’horreur. C’est de lire comment l’art et la philosophie servent de guide pour l’action et la compréhension du plus indicible, du plus irracontable. C’est enfin la posture et le recul de Michaël Ferrier, son exigence aussi, qui font de ce récit une oeuvre magnifique, élevant l’esprit autant qu’elle l’aiguise. Une travail non de mémoire, mais de salubrité publique, artistique et intellectuelle.

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