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Le Zeppelin, de Fanny Chiarello

15 Oct

Lu par Bérénice

1moustache

Monopoil

 

Fanny Chiarello est « sans conteste l’une des voix les plus singulières du jeune roman français », nous promet la quatrième de couverture. De plus, elle aussi surfe sur la vague beat generation, puisqu’est annoncé un « monde farfelu à la Brautigan ».

Premier chapitre : préciosité et anecdotes se mêlent à la vie d’une narratrice dépressive qui écrit un livre s’intitulant Le zeppelin. Une fois le point final écrit, au lieu d’aller à la fête d’anniversaire d’une amie, elle se pend à son balcon.

Le reste du livre : dans une ville appelée La Maison, des habitants et surtout une rue, la rue Canard-Bouée, dont la principale caractéristique est d’être un vortex où l’on perd les choses et les gens, le plus souvent, voire l’on s’en défait. Chapitre par chapitre, les habitants se racontent, l’espace d’une journée ponctuée par le passage d’un formidable zeppelin.

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Student Falling Asleep While Cramming

Juré perdant espoir

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C’est un peu Independance Day, La guerre des Mondes et  World Invasion : Battle Los Angeles, mais sans aucune action et moultement croisé avec Magnolia (un film long et prétentieux, ndlr). Chaque chapitre est prétexte à une expérimentation littéraire :

– Créer un débat linguistique entre personnage sur le sens des verbes « habiter » et « vivre » au moyen du toponyme de la ville;

– Un personnage qui additionne les cinquante premiers nombres premiers, ce qui est retranscrit fidèlement  (« 2, 3, 5, 7, 11, 13 » etc.) puis qui additionne trois fois de suite les cent premiers nombres (« 1 + 2 + 3 », bref, vous avez compris) ;

– La liste de l’équipage du zeppelin, façon crédits (on s’attend à voir apparaître le stagiaire);

– Des extraits de journaux ;

– Mais aussi                                                                                                                      des phrases écrites comme

                                                                                                                    cela car

il se passe des choses dans la tête des

personnages et

que c’est bien difficile d’être

                                   écrivain aujourd’hui

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Finalement, ce qu’on retient de ce livre, c’est un gros ballon qui s’annonce de manière un peu faraude alors que l’ensemble est surfait. Fanny Chiarello est l’une des voix les plus singulières du jeune roman français : espérons qu’elle le reste.

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zeppelin

Une rentrée littéraire tout feu tout flamme

 

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Une Partie de Chasse, d’Agnès Desarthe

3 Oct

Pan! le duvet

Editions de l’Olivier

Lu par Anne

Ce matin, un lapin a tué un lecteur…

Pan ! le Panpan

Commençons toutefois par tempérer cette exergue mue davantage par l’amour du LOL que par un ressenti sincère : Une partie de Chasse n’a rien de fatalement ennuyeux, vous échouerez à trucider belle-maman en le lui mettant entre les mains.

Il relate l’histoire du jeune Tristan, dadais empathique, que sa sculpturale épouse a envoyé à la chasse en compagnie des hommes du cru autant pour l’aguerrir que pour l’intégrer à la communauté d’autochtones. Tristan refuse le meurtre et empoche le lapin assommé qu’il ne peut se résigner à tuer. Celui-ci, pas rancunier pour deux sous ou sérieusement pervers, va s’attacher à commenter les actes et les pensées de Tristan. Mais pas comme Léon Zitrone devant Intervilles, ce qui aurait pu être rigolo, plutôt comme une version chamanique et lapinesque de Candide, le Nanabozo de Yakari (on a les références qu’on peut). Le problème, c’est que l’opposition nature-culture trop appliquée évoque davantage un essai de khâgneux (bon niveau, hein, soyons juste) qu’un conte philosophique sous les auspices de Giono.

U r talkin’ to me ?

On aimerait souffrir avec Tristan qui a quand même vu sa mère mourir du SIDA devant ses yeux, le pauvre petit. Mais rien. On aimerait avec lui répugner à quitter les terres de l’enfance, du rêve, de l’empathie, pour celles, cruelles, de la virilité martiale. Sauf que pas. Peut-être cela tient-il à l’écriture d’Agnès Desarthes, sèche comme un coup de trique sur le postérieur desséché d’une rombière en mal d’amour.  Peut-être est-ce aussi dû au fait que l’auteur ne semble pas parvenir à choisir une voie, quelque part entre le drame social, la fable et le roman d’initiation. Peut-être enfin parce que dépeindre la façon dont les hommes naissent à la virilité aurait demandé plus que 150 pages ?

Assommons les pauvres, de Shumona Sinha

3 Oct

Editions de l’Olivier

Lu par Gaël

Assommons le duvet

Ce petit livre autofictionnel raconte l’expérience de Shumona Sinha dans un organisme, jamais nommé mais que l’on sait être l’office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Elle y était traductrice, au contact donc de ses « concitoyens » parlant le bengali. L’écriture n’est en aucun cas descriptive ou sociologique : l’auteur en dit juste assez pour planter le décor et laisser se déployer l’analyse psychologique de sa confrontation avec cet organisme et ses « usagers », les demandeurs d’asile.

certes, mais ils se réveilleront

La description du rôle très paradoxal dans lequel se trouvent plongés les « officiers de protection », chargés de déterminer si les demandeurs d’asile sont bien fondés ou pas à bénéficier l’asile, et avec eux la traductrice, est très fine et adroite. Les officiers sont à la fois au service du droit d’asile et de la protection des personnes. Mais en même temps, l’Etat les a chargés d’écarter les demandeurs non fondés. Flics, ou humanitaires ? Les deux et le grand écart de conscience que cela leur occasionne est très bien décrit, jusque dans l’absence de solution possible.

Ce grand écart est redoublé par celui qui envahit la narratrice : indienne, bengalophone et vivant de cette compétence, elle a pourtant clairement choisi de vivre en France. Le livre est implicitement très critique de la notion de racine et porte une revendication universaliste très forte : la patrie, c’est là où on a choisi de vivre. L’environnement professionnel de la narratrice, les demandeurs d’asile auxquels elle a affaire, la plongent sans cesse dans des situations paradoxales : celle, par exemple, de contribuer à refuser à un homme le déracinement pour lequel elle a pourtant lutté. Elle les analyse en détail, de même que la pente délétère sur laquelle elles l’engagent.

Lecture publique théâtralisée par un juré

Là où le livre ne se suffit pas tout à fait, c’est qu’il double cette analyse au scalpel, et finalement très inconvenante, d’un style trop riche en métaphores ciselées. Le fonds de l’ouvrage est rude et aurait mérité une langue âpre, sans doute une analyse plus en profondeur de ce que ces situations peuvent signifier psychologiquement mais aussi politiquement. La grande froideur de la narratrice vis-à-vis des demandeurs (au point qu’elle en arrive à assommer celui du titre), qui est une des trouvailles du livre et une grande source de son intérêt, souffre de la préciosité de l’écriture. Autre préciosité superflue, l’auteur insiste longuement sur le cadre urbain de son travail, qu’elle trouve révulsant (alors qu’il n’est que banlieusard). Au final, tout cela fait passer l’absence de bons sentiments pour du cynisme, et la subtilité pour de l’affectation.

Je n’ai pas lu les autres ouvrages de Shumona Sinha mais il semble qu’elle se soit déjà largement dégagée d’une gangue d’écriture germano-pratine. Gageons qu’elle poursuive sur cette trajectoire et nous livre prochainement un grand portrait du déracinement, qui fasse aboutir les thèmes de Assommons les pauvres !

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