Anguille sous roche, d’Ali Zamir

30 Oct

Lu par… Paul

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Première pousse prometteuse

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Anguille sous roche est un très beau livre. Cela ne fait aucun doute. On se laisse vite emporter par cette marée montante que ne vient ralentir aucune ponctuation. Pour une fois les promesses de la 4e de couv’, qui crient au génie dans un unisson presque suspect, semblent tenues.

Et pourtant. Et pourtant, le juré du Prix Virilo ne peut s’empêcher de troubler cette belle unanimité en crachant d’un même mouvement et dans la soupe, et dans sa moustache..

Car face à un tel objet littéraire, situé à mi-distance entre le poème et le roman, on a l’impression que le monde de la critique a eu tôt fait de désarmer, victime d’un syndrome bien connu qui porte le nom de « Syndrome du restaurant japonais étoilé au Michelin ».

Quiconque, lors d’un voyage en Asie, a déjà croisé un restaurant mal éclairé dans un fond de gare routière sait ce dont il est question. On a parfois le sentiment que les auteurs du Guide rouge, lassés de frapper leurs compatriotes d’indignité nationale au moindre ramasse-miettes qui couine un peu en roulant sur la nappe, redécouvrent en Asie que la bonne cuisine peut aussi se passer du moindre décorum. Que certains gérants de bouis-bouis (dans lesquels, au passage, ils ne mettraient jamais les pieds si ceux-ci se trouvaient à Clermont-Ferrand) ont autant de génie qu’un Alain Passard. Bref il semblerait que leur impartialité de critiques soit mise à mal par un cocktail de décalage horaire, de choc culturel et d’une bonne dose de double standard.

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« Franchement j’hésite entre une et deux étoiles« , songeait le critique du  Michelin

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Ici, on ne peut que se demander si le monde de la critique littéraire n’est pas à son tour pris en flagrant délit de double standard. La gouaille à la Mabanckou est bien là, les protagonistes se prénomment « Anguille », « Crotale », « Connaît-tout », on ne fait que tenter de s’accrocher à une longue phrase de 300 pages, sans point… Bref la critique est désorientée mais crie au « miracle » car au final, dans cet environnement mouvant, elle conserve au moins un point de repère : l’auteur s’acquitte avec talent du cahier des charges qui a depuis longtemps été établi pour lui. Il écrit exactement comme on s’attend, à Paris, à ce qu’un écrivain francophone africain écrive.

Que l’auteur soit talentueux est incontestable, mais clamer que son premier roman est « un miracle littéraire », c’est quand même pousser mémé dans les orties (ce qui est triste car « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle »).

Espérons donc que son talent permettra à Ali Zamir de vite dépasser les catégories dans lesquelles on voudrait l’assigner. 

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Exemple de personnalité d’origine africaine n’ayant pas fait ce que Saint-Germain des Prés attendait qu’elle fasse

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Les états et empires du Lotissement Grand Siècle, Archéologie d’une utopie, de Fanny Taillandier

29 Oct

Lu par… Anne

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Bacchantes épanouies

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Il n’aura pas échappé à la vigilance du lecteur attentif que le jury du Virilo a cette année retenu dans sa sélection un livre qui ne devrait a priori pas s’y trouver, puisqu’il est publié par les très sérieuses Presses Universitaires de France (dites PUF, ou Pupuf pour les intimes). « Quoi ?! Comment ?! C’est un scandale !!! Un essai dans la sélection du Virilo ?! Mais de qui se moque-t-on ?! », entends-je d’ici les plus puristes s’écrier.
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La réponse, chers amis, est plus complexe, car si le livre est en effet publié dans la collection « Perspectives critiques » (dont je ne vous dirai rien, faute d’en savoir davantage), il s’agit bel et bien d’une fiction — comme tout objet littéraire, me répondrez-vous avec un petit rire cuistre et satisfait. Pour autant, ça n’est pas un roman, même si l’on peut en faire le résumé que voici :
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A la suite d’un changement cataclysmique, baptisé Grand Fracas par ses survivants, le monde que nous connaissons a disparu pour laisser place à une société nomade. L’un de ces groupes parvient jusqu’au Lotissement Grand Siècle du titre, supposément situé sur la commune de Versailles. Banlieue-dortoir haut de gamme dans toute sa splendeur, elle se compose de plusieurs centaines de pavillons quasiment identiques, tristement répartis autour d’axes de circulation. Les nouveaux arrivants vont explorer et tenter de comprendre cette curiosité urbanistique et la société qui a pu l’engendrer, grâce à leurs propres observations et suppositions ainsi qu’à l’aide de documents retrouvés dans les ruines.
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A travers cette exploration qui prend des tournures aussi diverses que plaisantes (description des lieux, éloge du parpaing, rapport de détective privé, etc.), c’est tout un mode de vie individualiste, productiviste, hypocrite et forcément délétère que Fanny Taillandier dénonce. Mais elle le fait avec finesse, humour et de beaux morceaux de style.
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Ce livre est une fiction car tout ce qu’elle y décrit est à l’évidence complètement mythonné, quoique bien évidemment inspiré de la réalité ; ça n’est pas un roman car tous les codes du genre (personnages, narration – ressortez vos Annabac sur le sujet et complétez vous-mêmes) y font défaut, mais il y a assurément là plus de littérature que dans la plupart des livres que l’on peut trouver dans la catégorie « 1 Moustache » de notre prix. Si en de rares moments, on peut déplorer un léger manque de chair, d’incarnation, on en ressort pas moins ébloui par ce tour de force et sans doute un peu moins con.
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Emmanuel (Carrère), accroche-toi à tes bretelles, la relève est en marche, et elle a un sacré talent.  
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Cette rentrée littéraire réservait finalement quelques belles surprises

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La Cheffe, Roman d’une cuisinière, de Marie NDiaye

28 Oct

Lu par Alys

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Quatre moustaches puissantes

 

L’histoire d’une cuisinière surdouée racontée par un amoureux transi.

Celui qui raconte, c’est son ancien second et confident, qui a fini par tomber amoureux d’elle et tente de percer le mystère de son existence. On suit donc l’histoire de cette surdouée de la cuisine, depuis son enfance pauvre dans la campagne bordelaise, jusqu’à l’ouverture de son restaurant et son sacrement.

Malgré des procédés littéraires parfois trop présents (atermoiements dans le récit, phrases très longues, italiques pour parler du présent, etc.), qui rendent difficile l’entrée dans le roman, on finit par être intrigué de ce curieux personnage de cuisinière. Pas féminine pour un sou, à la fois attirante et glaciale, ses contours sont aussi flous que sa cuisine est précise.

Un discours intéressant sur l’aspect organique, originel de la cuisine, et de la nourriture. Sur l’ensorcellement du cuisinier et le rapport au plaisir. Pour raconter comment un personnage austère et froid est capable de donner tant de plaisir, jusqu’à partager avec ses clients une relation parfois très intime.

C’est du 4 moustaches, et on finit avec la dalle.

 

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La cheffe (allégorie Virilo)

 

 

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Mais aussi lu par… Beybey

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Pas mieux

 

La Cheffe est cette femme sans nom, uniquement une fonction qui devient état, à l’enfance miséreuse et au passage à l’âge adulte trop rapide, dont les cheveux perpétuellement tirés en sévère chignon contrastent avec une sa cuisine, riche et inventive.

Ancrée dans ce qu’on imagine être les années 70 à 90, elle fait son apprentissage involontaire chez les Clapeau, un couple semblable à son nom, qui fleure bon le Bordelais et la gourmandise, avant de s’établir à son compte.

Narré par un de ses commis de cuisine, quasi-omniscient car il aurait reçu ses confidences, le récit est tout de même biaisé car cet homme a haï tout de ce qui éloignait la Cheffe de lui. L’intériorisation des contraintes par la Cheffe et la justification de cette attitude est donc retranscrit avec beaucoup de distance, non sans ironie, un peu à la manière d’une Vipère au poing ou d’un L’Enfant, mais aussi très directement, car ledit commis ne se cache pas d’avoir éprouvé un amour total et intemporel pour sa patronne.

Le personnage de la Cheffe est un mystère, et sa distance glaciale intrigue. On s’acharne : l’envie, jusqu’au bout, de comprendre cette femme s’intensifie (et de mon point de vue, qu’on n’y arrive absolument pas fonctionne très bien).

On le savait, Marie NDiaye est une styliste : pas d’écriture blanche avec elle. Un peu exagéré parfois, les effets marqués me gênent peu dans La Cheffe. Il y existe en effet une totale cohérence du propos, une analyse poussée de la richesse de la langue opposée à la richesse des plats, un travail les descriptions qui ajoutent au mystère. Pourtant, et c’est ce qui la fait stagner à 4 moustaches, c’est un peu exagéré : la redondance de certains propos, l’italique du temps présent, l’histoire un peu factice de la fille de la Cheffe alors que sa relation à sa mère est très bien traitée. Au surplus, l’histoire tient sur un fil et on aimerait avoir un peu plus de chair dans la description de la vie de la cuisine, de cet appartement au-dessus du restaurant, de l’intense post-partum de cette femme sans attache.

Alors même que les plats de la Cheffe ne m’attirent pas (j’ai un peu l’impression d’avoir ça dans l’assiette), j’ai envie de comprendre comment cette femme quasi sans sexe gère son rapport au plaisir, comment il la motive et la dégoûte à la fois, car on reste captivés par son génie, et quels pourraient être ses traumatismes, dont finalement nous ne saurons que ce qu’on veut bien nous dire.

 

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Une sexualité introuvable

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Les Parisiens, d’Olivier Py

28 Oct

Lu par Alys

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Donne plutôt tes 22 euros à la Croix Rouge, steup’

Un jeune provincial gay et arriviste débarque à Paris et tente de percer (au sens propre comme au figuré) comme metteur en scène. Le pitch s’arrête plus ou moins là.

Tout d’abord, le livre remporte haut la main le prix de la couverture la plus moche de la rentrée littéraire. Mais aussi celui de la 4e de couv la plus ambitieuse puisqu’elle annonce sans complexe un roman « orgiaque et lyrique, dérisoire et grandiose ». 

Bon. En fait, on se tape un récit sur le microcosme culturel parisien, qui aurait pu être drôle, ou même triste. Mais en fait ça fonctionne pas et on s’emmerde. L’arrogance et l’ignorance de l’auteur invalident son discours. Pas de beauté, pas de fulgurances, pas de grandiose. Du cynisme ça oui, vous l’avez compris, le Parisien est un être cynique (tu parles d’une nouveauté). 

Non seulement c’est pas nouveau, mais en plus, on se fade des scènes de sodomies franchement répétitives, et on a droit aux considérations vaseuses de l’auteur sur la vie, la religion, l’âme, le corps, et bien sûr Paris. Du genre : « la splendeur haussmannienne est construite sur le charnier de la colonisation, et on peut toujours, par les soupiraux de la Préfecture, entendre les plaintes des Africains en détention par dessus le râle de la ville tout entière qui jouit de sa supériorité culturelle ». Oui, ça pique.

Ensuite on se dit, toute cette débauche de bites, ces mondanités inutiles et ces discours pseudo-métaphysiques, ben ça a un côté sacrément has-been. Cœurs secs et bouches humides. Comme un porno gay des années 90 qui aurait vraiment mal vieilli.

Exemple :

« Est-ce qu’il y a encore un espoir de vivre autrement que dans le chatoiement perpétuel des fêtes parisiennes ? Il faut demander encore à l’oracle, le serveur qui fume dehors derrière le café, dans une pose extatique, sous les cieux apocalyptiques. Il le rejoint et il voit ses souliers usés qui jouent à piétiner une bouteille en plastique.

– T’es mignon tu veux que je te suce ? demande Aurélien, frondeur.

– Pourquoi pas ? Répond le serveur. Je finis dans une heure. Tu viens chez moi ? »

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L’auteur, surpris dans un élan créatif

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Bon le problème c’est que c’est écrit en 2016, censé être « lyrique et grandiose » alors on tourne les pages en se disant que ça va peut-être venir, que quelque chose, autre que du sperme, va jaillir de toute cette médiocrité.

« – Parfois je pense que tu m’aimes vraiment

– Je vais te trouer le cul en écoutant les symphonies de Bruckner par Celibidache pour t’humilier doublement. »

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Aux 2/3 du bouquin, quand l’un des protagonistes qui a perdu son père en chie une pendule au point d’aller dormir sous les ponts avec des réfugiés, on se dit qu’on en a vraiment marre. Quand est-ce que ça se termine en orgie géante, qu’on en finisse. 150 pages de débauches inintéressantes et ça y est, il y en a qui crèvent, d’autres qui héritent, d’autres enfin qui récupèrent la direction de l’Opéra de Paris.

C’est bon, c’est fini, l’amour a gagné. Nous, on a rien appris, rien ressenti mis a part l’ennui, et on referme ce bouquin en se disant « quelle daube ».

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Le saviez-vous ? Le papier se recycle très bien en accessoires utiles de la vie quotidienne.

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La correction, d’Elodie Llorca

27 Oct

Lu par… Bérénice

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Approximation pileuse

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Oh là là. Oh là là.

Le pitch : en dépit du titre et du mot « dominatrice » dans la 4e, le héros, correcteur professionnel, ne passe pas ses week-ends à la Fistinière ou autre lieu de plaisir. Il ne s’adonne pas à des parties fines en compagnie de sa femme ou de sa patronne. La revue n’est pas érotique mais elle possède un nom très snob (Revue du Tellière).

Le narrateur, sans grande ambition et à la joie de vivre limitée, fait son petit nid dans une revue littéraire apparemment sans grande qualité et aux multiples fautes à corriger. Il y trouve de plus en plus souvent des coquilles, qui le font s’interroger sur le sens de la vie, sa relation avec la taulière et son mariage (raté et mutique). Sortant de la cage de son bureau, il trouve un oiseau blessé. Il le cache la plupart du temps dans le placard de sa salle de bain, en amoureux des animaux, et vit mal la mort de sa mère. A la fin, il est libéré de ses angoisses et surgit une belle plume.

.Je n’exagère même pas, telle est la métaphore filée tout du long. Vous aussi vous trouvez qu’on vous prend un petit peu pour un abruti ?

.Certes, l’histoire est médiocre. Pire, elle est liée à un style franchement hasardeux. Le choix du passé simple + imparfait donne de très mauvais mélanges. Dans La correction, quand s’enchaînent « elle me demanda », « me répondit », « me vint » avec un « pressentais-je », on est sur le fil de la grammaire tandis qu’on bascule tout à fait dans l’agacement.

.On trouverait ça un peu drôle s’il était imprimé en 34 × 44 cm, mais même pas. Et en plus il y a des italiques à foison. Si ce n’était si mal écrit, ce serait juste un mauvais livre. Là, c’est un livre inutile.

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Retour aux traditions

Au commencement du septième jour, de Luc Lang

27 Oct

Lu par Alys

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Bouquetin

 

Le roman démarre sur un grave accident de voiture. Camille, la femme de Thomas, s’est crashée avec sa Mini et tombe dans le coma. Thomas encaisse le choc et démarre une nouvelle vie : s’occuper des gosses, rendre visite à Camille, essayer de comprendre son accident. Où allait-elle à 3h du matin ? Comment a-t-elle pu terminer dans le fossé alors que la route était une ligne droite ? Il encaisse, il encaisse. Au boulot, on lui fait comprendre qu’il faut qu’il change son comportement. La menace d’être viré de son boulot d’ingénieur (il développe des systèmes qui permettent aux employés de pointer / à leurs employeurs de les fliquer). Et puis un jour, il est à la plage avec ses enfants et apprend que Camille s’est remise à parler.
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Çà c’est la partie 1.
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On enchaine ensuite avec la partie 2, quelques mois plus tard. Thomas est seul, en train de faire une randonnée de haute montagne dans les Pyrénées. Il manque d’y laisser sa peau, au commencement du 7e jour. Un peu plus tard, toujours dans les Pyrénées, c’est les vacances scolaires et Thomas est chez son frère berger avec ses enfants. Jean, le frère de Thomas, y habite toute l’année, comme feu leur père, qui un jour est tombé. Il est étrange, énervé. Pauline, leur soeur, est absente, partie en Afrique il y a longtemps. Un Noël, avec leur mère et son nouvel ami, achève de cristalliser une tension à l’origine inconnue. On apprend que Camille est morte.
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Et puis la partie 3. Thomas est parti rejoindre sa soeur Pauline en Afrique, qui fait de l’humanitaire. Thomas galère à la trouver, se perd, rencontre des gens, fait de la taule en Afrique. On apprend que Jean est mort. Il s’est suicidé en sautant d’une montagne. Quand il arrive enfin à retrouver Pauline, il obtient l’histoire qu’il était venu chercher.
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Un roman assez captivant, en mode thriller psychologique. L’histoire est bien ficelée et les personnages sont attachants. On peine cependant à tenir la longueur (500 pages) et les grands écarts entre chaque partie sont parfois un peu frustrants. Certains points restent sans réponses. Ça ferait quand même une bonne petite série Netflix.
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Viens, viens sur la montagne

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Le cri, de Thierry Vila

26 Oct

Lu par Alys

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Pompon poilu

 

Lil Sevinsky, 35 ans, est anglo-rwandaise et a grandi en France. Au moment où démarre le récit, elle embarque sur un bateau comme médecin de bord. S’ensuit un huit clos qui marque l’ostracisation progressive de Lil et la naissance d’un amour platonique entre notre héroïne et l’un des marins.
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C’est le quatrième livre à porter ce titre en littérature francophone (oui, on a vérifié), après un roman sur un hôpital psychiatrique à Oslo, un sur le harcèlement à l’école et un sur un péagiste d’autoroute. Comme quoi un titre pareil, ça annonce pas un truc super jouasse. C’est en effet pas très drôle, le cri. On se dit que l’auteur en a eu l’inspiration en regardant le tableau. Peut-être, en tout cas ça a donné un roman brut et violent comme les marins, mais aussi un roman triste et poétique, comme l’amour quand il est impossible.
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C’est bien écrit, on regrette un peu la fin, qu’on a pas vraiment comprise. 
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Welcome aboard

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