Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck

6 Oct

Moustache anti-Lacan

Editions de Minuit

Lu par Philippe

Le cabinet était fermé de l’intérieur

Méfiez-bous des bourgeoises calmes

Je commençais à désespérer. Sérieusement. Sous mes yeux des livres tièdes à trois moustaches, des bouquins bien-mais-bof. Mais voilà, la médiocrité est le meilleur écrin au talent. Jugez plutôt de ce premier roman :

Dépassons le titre, bien nul -étrange comme certains auteurs se sabordent aussi efficacement. Bref, Le pitch, donné en une quatrième de couverture lapidaire : Vous êtes Viviane Elisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari, mais il vient de vous quitter. Et puis hier vous avez tué votre psychanalyste. Vous auriez sans doute mieux fait de vous abstenir.

Lacan m’a tuer

Je dois avoir un fond pervers, mais la lecture du rendez-vous avec le psychanalyste est jouissive d’humour retenu. Il faudrait que j’aille consulter, tiens. Parlons du style :

Vous sortez le couteau du sac (…) le docteur sourit toujours, attendant la suite comme s’il était au spectacle. Bien sûr de cela non plus il ne vous croit pas capable. Il n’a jamais vu en vous qu’une bourgeoise, une pâle carriériste, une névrosée de base qu’on domestique à coup de pilules blanches ou bleues.

Viviane pénètre dans les pensées du juré par le bon trou

Tout le livre est écrit comme cela, en audio-description si vous voulez. Le parti-pris semble lourdaud et pompier au début mais, et j’en fus surpris, fait rapidement sens. Il est manié avec finesse et apporte une vraie richesse.

Viviane Tyler Durden

En somme, toute la malice et le talent du texte tient dans la construction du récit autour de cette narration filée, faussement descriptive, qui renforce l’aliénation de l’héroïne comme notre empathie. C’est brillant, c’est super bien tenu, c’est très agréable à lire. J’ai rarement lu un texte rendant aussi clairement le vertige du malaise mental avec une telle économie, une élégance dans les moyens utilisés. Vous êtes perdus dans l’esprit vaporeux de Viviane, et pourtant tout est si net, l’écriture si claire ! Alors on pourra trouver agaçant cette économie-pingrerie, cette butor-isation répétitive… Les conditions de lecture ont fait que j’ai apprécié. Une remarque cependant, c’est dans la description des personnages rencontrés par l’héroïne que se lit le mieux cette paranoïa et que se déploie la profondeur de la narration. On aurait pu en faire plus, mais je chicane.

Cerise sur la tarte à la cerise, tout le texte est imprégné d’un humour et d’un recul rare ; du talent qui ne se prend pas la tête. Profitons !

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Moustache fauve

Lu par Marine

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Lu par Gaël

Duvet ville

8 Réponses to “Viviane Elisabeth Fauville, de Julia Deck”

  1. Gaël 9 octobre 2012 à 18 h 22 min #

    « Tout le livre est écrit comme cela, en audio-description si vous voulez. Le parti-pris semble lourdaud et pompier au début mais, et j’en fus surpris, fait rapidement sens. Il est manié avec finesse et apporte une vraie richesse. »

    C’est quand même une invention de Butor (La modification). Un coup de génie, mais peut-on le rééditer ?

  2. Prix Virilo 9 octobre 2012 à 18 h 53 min #

    « Alors on pourra trouver agaçant cette économie-pingrerie, cette butor-isation répétitive… Les conditions de lecture ont fait que j’ai apprécié. »

    Je ne peux pas t’en dire plus, ma foi, Gaël…

    Philippe

  3. Matthieu 10 octobre 2012 à 18 h 14 min #

    Le procédé est vraiment intéressant, et l’argument donne envie de le lire ; mais tout est caricatural, grotesque, inutilement cynique. D’accord, c’est de l’humour, mais finalement c’est trop grossier, on n’y croit pas et ce n’est pas vraiment drôle. C’est dommage.

    • Saverio 11 octobre 2012 à 12 h 25 min #

      Ce n’est pas la première fois, hélas, que celles et ceux que les média voudraient faire passer pour de « grands » auteurs, abreuvent les lecteurs de leur mépris déshumanisé pour la souffrance. De se croire faisant partie d’une élite, ils s’imaginent pouvoir écorcher vif leurs contemporains et les misères du temps, les regardant de haut. Ce faisant, ils perdent le frémissement de la vie vraie, pour une irrémédiable froideur de cadavre, avec un style tellement contrôlé qu’il glace le sang…

      • Prix Virilo 11 octobre 2012 à 13 h 25 min #

        Heu… Vous avez lu le livre Saverio ?
        « Mépris déshumanisé pour la souffrance » ? « Les regardant de haut » ? Allez, avouez, vous ne l’avez pas lu…
        Le but du style « tellement contrôlé » est justement de faire vivre cette douleur, ce dédoublement. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi empathique et sans tour de manche…

        « Le frémissement de la vie vraie » ? LOL !
        C’est quoi en écriture ? quand on colle des points de suspension et des exclamatives avec des phrases hachées tous les paragraphes ?

        Au delà de ces divergences de vues, soyez certains que personne ne m’a envoyé un message codé pour dire du bien de ce livre. Du reste, Deck n’est pas un « grand auteur », c’est son premier livre… On en parle ni de Nothomb, ni de Zeller, ni de Djian… Je ne fais pas partie d’une ligue visant à la domination du monde. Pas encore.

        Philippe

      • Saverio 13 octobre 2012 à 6 h 24 min #

        Je vous remercie pour votre réponse, même si je ne suis pas sûr de comprendre tout ce que vous y impliquez.
        Quelques précisions me semblent néanmoins nécessaires.
        Je n’attaque personne, pas du tout l’auteure que je trouve très sympathique et intéressante (voir par exemple son propos filmé sur le site des éditions de Minuit), encore moins vous que je ne connais pas, et certainement pas un prix littéraire que j’estime et respecte. Je reconnais que le livre dont vous parlez est plein d’idées, bien mené, écrit d’une plume maîtrisée, etc. Mon propos n’est pas là. D’ailleurs, ce propos a peut-être le tort de dépasser un livre, une auteur et la tension qui précède l’attribution d’un nouveau prix…
        Je souhaitais seulement affirmer une position personnelle par rapport à une tendance actuelle qui fait facilement passer le cynisme pour de la pensée, le mépris pour du style, la distance pour de l’élégance, la froideur pour de l’originalité et la haine ordinaire de l’autre pour de l’humour. Je comprends que vous puissiez ne pas partager mon point de vue, bien entendu. Je m’en doute… Je regrette toutefois les pirouettes comme celles de « mourir de rire » pour évincer la question de la description de la vie réelle, alors que tant de bons auteurs ont su ou savent, chacun à sa façon, s’y confronter avec bonheur. Enfin, ne vous connaissant pas du tout, il va sans dire que je ne vous avais prêté aucune participation quelconque à la moindre « machination », je parlais de tout autre chose, et souhaite simplement recentrer ma modeste contribution à ce débat sur l’essentiel de ma prise de position. Fabriquer un roman original et plaisant n’est pas forcément créer de l’art, mais c’est encore une autre affaire. Restons en là… Bien à vous.

      • Prix Virilo 13 octobre 2012 à 11 h 34 min #

        Au temps pour moi. Je n’avais pas compris que cela ne se rapportait pas au livre en question, désolé pour l’emportement. Je suis d’accord avec vous sur de nombreux points (faire un livre plaisant n’est pas une oeuvre d’art, et l’aire contemporaine « du ricanement » (pour reprendre les parole d’Ariel Kenig) qui fait passer le cynisme pour de la pensée et la froideur pour de l’originalité… Vous pensiez à quels auteurs au juste ?

      • Saverio Tomasella 13 octobre 2012 à 14 h 36 min #

        A mon tour de reconnaître que mon premier billet d’humeur était trop décalé et trop bref pour bien exprimer ce que je pensais. Pour répondre à votre question, je préfère citer plutôt les auteurs contemporains qui s’approchent le plus de ma conception de l’écriture aujourd’hui : parmi d’autres, en restant chez Minuit par exemple : Duras, Koltès, Chevillard, Mauvignier, Savitzkaya, etc.
        Bien à vous.

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