Rue des Voleurs, de Mathias Enard

2 Sep

Gentils barbus

Editions Actes Sud

Lu par Stéphane

Le titre « Rue des Sacripans » avait plus de gueule

C’est un genre nouveau : nous l’appellerons le roman iTélé. Pages après pages, c’est l’info en continu, la priorité au direct : dans le roman iTélé, les personnages ne sont pas, comme dans Tolstoï, les jouets de grands mouvements historiques qui les dépassent. Ils sont, comme dans l’édition permanente, les témoins privilégiés de l’actu et mieux encore : puisque la fiction le permet, ils en sont des acteurs.
Il faut imaginer Mathias Enard en rédacteur en chef, tenant sa conférence de rédaction imaginaire sous la pression des événements qui défilent à l’écran…
–       Toi Bassam, va faire un attentat à Marakech. Judit !
–       Oui ?
–       Tu seras à Barcelone, parmi les Indignés. Et toi Lakhdar, tu t’occupes du reste.
–       Du reste ?
–     Oui : révolution arabe et immigration clandestine vers l’Espagne. Tu peux t’occuper de Mohamed Merah aussi ?
–       Ah non, je peux pas tout faire.
–       Bon, eh bien démerde-toi pour y faire référence à un moment alors.

C’est vraiment dommage que ça ne fonctionne pas, car l’idée était plaisante, de saisir par la littérature ce qui anime ces jeunes gens que l’on voit aux infos, héros, victimes ou terroristes. Est-ce la distance temporelle qui manquait ?

L’amour français de la culture arabe

L’auteur, spécialiste de la culture arabe et habitant de Barcelone, était pourtant plutôt bien placé pour parler de tous ces sujets. Les références érudites au Coran, aux grands explorateurs ou poètes maghrébins, ainsi que la beauté régulièrement soulignée de la langue arabe constituent d’ailleurs un des principaux intérêts de l’ouvrage.
Mais l’intrigue pêche vraiment trop par son invraisemblance, si bien que la violence des événements décrits nous laisse aussi indifférents que nous avons l’habitude de l’être devant notre poste de télé.

Que dire du personnage principal ? Vagabond, chassé de chez ses parents à peine adulte, mais lettré, vite érudit ; pieux mais ivre de liberté ; amateur du Coran et des polars gauchos de JC Izzo ; ouvert sur le monde, fidèle à ses racines : c’est une synthèse bien pensante de l’Occident et de l’Orient, un fantasme ambulant de Tanger à Montjuic, qu’on finit par détester. Il faut l’entendre parler pour comprendre : « Je ne suis pas un Marocain, je ne suis pas un Français, je ne suis pas un Espagnol, je suis plus que ça. Je ne suis pas un musulman, je suis plus que ça. »
Plus que ça ? Un homme sans doute, si j’ai bien compris. Mais plus encore qu’un homme, tu es une chimère, car tu n’existes pas un seul instant pour les malheureux lecteurs qui tentent en vain, 250 pages durant, de te rencontrer.

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