HHhH, de Laurent Binet

28 Mar

Grasset

Lu par François S.

Encore un roman sur la deuxième guerre mondiale. Encore un. « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell semble avoir une brèche qui ne peut plus être refermée. Dans ce déversement de pages plus ou moins (surtout moins) heureuses, il est d’autant plus jouissif de tomber sur une perle. Et, à l’instar des « Bienveillantes », il s’agit d’un premier roman, au titre tout aussi énigmatique : « HHhH ». Comprendre : « Himmlers Hirn heisst Heydrich » (Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), une anagramme qui faisait office de surnom donné sous le régime hitlérien au personnage central de ce roman.

Reinhard Heydrich. Un nazi bien moins célèbre que son chef, Heinrich Himmler, dont il fut le bras droit, mais qui a été à l’origine du recrutement d’Eichmann, de la mise en place des fameux Einsatzgruppen (les artisans de la « Shoah par balles »), puis de la planification de la Solution finale. Rien de moins. Bref, un des hommes les plus influents du troisième Reich, craint jusque parmi les plus hauts dignitaires nazis. C’est à cet homme que Laurent Binet, 37 ans, consacre son premier roman. Une gageure. Mais, en adoptant une forme qui oscille entre le récit de faits historiques et la réflexion sur les rapports entre la réalité et la fiction, l’auteur parvient à donner naissance à une oeuvre d’une singularité hors-du-commun.

La passion du narrateur pour la ville de Prague et, en particulier pour l’attentat qui coûta la vie à Heydrich, va le mener à revenir sur les destins croisés du chef nazi et des résistants tchèque et slovaque qui vont planifier l’attaque contre ce dernier. Le parcours d’Heydrich fait frémir. D’une froideur implacable, son ascension dans l’organigramme hitlérien est fulgurante : chef de la Gestapo, fondateur des services de renseignements, les SD, et administrateur de Prague, fonction durant laquelle il écopa d’un de ces nombreux surnoms : « Le boucher de Prague ». La terreur qu’il y a fait régner lui vaudra également le sympathique qualificatif de la part d’Hitler lui-même, d’ « homme au coeur de fer ». Et il s’agit d’un compliment, lorsque cela émane de la bouche du Fürher. Parallèlement, Laurent Binet retrace les longs préparatifs de l’attentat planifié par la résistance tchécoslovaque qui vise à détruire l’un des symboles de l’occupation nazie.

Le contexte historique impeccablement retranscrit ; les motivations de l’écriture d’une telle histoire, et ce qu’elles contiennent de fascination macabre ; la frénésie des jeunes auteurs contemporains à s’approprier une époque qu’ils n’ont pas vécu… Tout cela est passé au crible de l’écriture de Laurent Binet pour aboutir à ce qui est, incontestablement, l’un des grands romans de cette année. Déjà récompensé par le prix Goncourt du premier roman, « HHhH » est la preuve que la période durant laquelle l’humanité est apparue sous ses traits les plus ignobles demeure un sujet de création, si tant est qu’on veuille bien la traiter avec humilité… et talent.

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