Archives de Tag: virilo

Les œuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet

11 nov
Moustache miséricorde

Editions Verdier

Lu par Marine

Le prix Décembre l’a couronné ? Nous n’étions pas passés à côté, rassurez-vous. Nous qui avons coutume de le railler ne pouvons que reconnaître qu’il s’agit là d’un choix tout à fait intéressant. Les œuvres de miséricorde est une œuvre très singulière, dont le lecteur ne sait pas bien si elle tient du roman ou de l’autobiographie, si elle relève de réflexions mûries avec les années ou d’une imagination assez étrange. D’ailleurs, je ne sais pas trop quoi en penser au final.

Le M de y.M.c.a, de Motard et de Miséricorde

Si j’étais l’avocat de la défense, voici ce que je dirais : Mathieu Riboulet nous propose un livre d’une maîtrise si stupéfiante que le lecteur en ressent littéralement la maturité. La langue et le discours se servent parfaitement, la construction est intelligente et originale, le propos est audacieux mais sans choqueries inutiles (les nombreuses scènes de sexe sont crues mais sans provocation) et le héros est d’une grande humanité.

Verdier, ou l’art du bandeau

Dans la peau d’un détracteur, j’écumerais cependant ceci : la construction du livre est très artificielle et repose sur un semi-détournement des œuvres de miséricorde, dont la concordance avec le propos n’est pas évidente. Les personnages sont parfois des caricatures des figures imposées auxquelles elles renvoient (exemple, l’amant allemand, espèce d’Apollon aux manières posées). Le propos est assez tiré par les cheveux. Bref on n’y croit pas. Et la dernière scène, toute en hémoglobine, laisse étrangement de marbre.

Enfin, si j’étais Christine Boutin me récrierais-je : Mon dieu, protégez-nous ! Ce torchon fait la part belle à un pervers multi-obsessionnel, homosexuel de surcroît, qui détourne des œuvres chrétiennes et les subvertit en sublimant la fange de notre société (escort boy, punk à chien et j’en passe).

Merci Christine. Grâce à toi, j’ai résolu mon dilemme. J’aime.

Pour seul cortège, de Laurent Gaudé

9 nov

Mon empire pour un rasoir

Actes Sud

Lu par Marine

Alexandre s’est cassé le nez sur la prose de Laurent Gaudé

A chaque nouvel opus, l’œuvre de Laurent Gaudé est indéniablement en résonance avec les meilleurs de ses contemporains. Ainsi, si Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari voisine sur certains aspects avec Le soleil des Scorta (et là le Goncourt fait preuve d’une belle constance dans ses choix), la lecture de Pour seul cortège a un parfum du livre de Mathias Enard Parle-leur de bataille, de rois et d’éléphants. Il est ainsi prétexte à une langue riche, emplissant un espace spatio-temporel étroit mais qu’elle étire en dérogeant à la linéarité coutumière. La force et la faiblesse du livre sont d’ailleurs à trouver dans ce choix d’écriture.

Pour seul duvet

Il est en effet réjouissant de lire une belle langue étoffée, florissante même. Mais il est également un peu pesant de suivre une écriture qui tourne souvent au lyrisme exacerbé. Laurent Gaudé serait-il plus tragédien que les plus pompeux des tragédiens grecs ? Il est malin de montrer l’agonie d’Alexandre le Grand comme une cristallisation historique signifiante, mais il prend le risque de tirer un peu trop sur les coutures de "l’évènement" . Au final, l’impression reste que le tout rentre au chausse-pied dans un ouvrage heureusement relativement court.

Le bonheur conjugal, de Tahar Ben Jelloun

29 oct

Moustaches conjugales

Gallimard

Lu par Alys

Beau comme un peintre qui bave

A lire en préparation de mariage

Le roman s’ouvre sur le témoignage d’un artiste célèbre, immobilisé suite à une attaque dans sa grande maison de Casablanca. Il déplore sa paralysie subite, déclenchée par un AVC qui a failli le laisser sur le carreau. Il fait chaud, il bave, les mouches lui tournent autour et il attend, immobile, que les journées passent. Et puis il nous raconte sa vie.

Le style est d’une beauté classique, le personnage a la trempe de ces hommes qui ont eu une vie splendide et qui, au moment de mourir, l’observent avec bienveillance à l’ombre d’un arbre. On pense tout de suite à Gabriel Garcia Marquez dans "Mémoire de mes putains tristes" : pour la chaleur écrasante du dehors, l’ombre d’une grande maison silencieuse, pour le corps qui dépérit et les (très) jeunes femmes guérisseuses.
Parole à la défense
Le grand peintre raconte sa relation avec sa femme, qui s’est détériorée avec le temps. On la comprend folle, hystérique en tous cas, on plaint le pauvre homme coincé dans sa chaise.
Et puis la deuxième partie du roman donne la réponse de sa femme. Elle donne sa version des évènements et décrit la vie aux côtés de ce peintre qui nous apparaît comme un monstre d’égoïsme, imbu de sa personne, infidèle maladif et manipulateur. Le ton et le style changent, et on passe de Garcia Marquez à "La mégère apprivoisée" en quelques pages. On regrette que la partie féminine n’ait pas la beauté et le sublime de celle de son mari, mais c’est bien là le problème du couple, n’est-ce pas ?
Un très beau roman, une écriture magnifique, un cinq moustaches

Le Miracle, d’Ariel Kenig

29 mai

Duvet miraculeux

Editions de l’Olivier

Lu par Philippe

Quand on se tape une rentrée littéraire, on lit beaucoup de romans, de livres, … pardon, de créations textuelles d’autofiction. Hélas, en général c’est mauvais : quant-à-soi, anecdotisme et name-dropping gratuit pour le fond ; pour la forme, le tour-de-force d’une écriture à la fois blanche et prétentieuse. Bref l’ennui commun, la maladie d’octobre : l’écriture glabre.

Miracle : Un juré te tend le livre d’Ariel. Prends-le, mange la vie, parle aux comètes et aime l’amour

Sarkozy, So 2011…

Alors quand on a la chance de tomber sur un miracle, on le souligne. Ici, l’autofiction semble légitime. Il faut dire que l’anecdote proposée par l’auteur vaut bien un pitch : Une amie d’enfance montre à Ariel des photos du fils de Sarkozy, aka DJ Mosey, producteur de rap. Elles témoignent d’un voyage jet set en Amérique du Sud. Là-bas, le petit survécut -miraculeusement selon quelques journaux- à un glissement de terrain. S’en suit une enquête virtuelle et une tentative de vente de clichés à des magazines.

Des clichés, il y en a quelques uns dans "Le Miracle", mais on les excuse à un auteur qui cède rarement à la facilité. Du reste, on pourra toujours nous répondre "En même temps c’est la vérité, ça s’est passé comme ça". Pour la critique, cette phrase est la barricade, c’est à dire tout à la fois la défense et la limite de l’auto-fiction. Admettons cette contingence.

AlleLOLuia

Le jeu en vaut la chandelle car l’auteur nous offre des visions précieuses et des analyses précises sur le thème des images, et la révolution technique qui les porte, Internet. Il est rare de lire un écrivain qui parle du présent avec justesse et profondeur, profitons-en. Le style sans fioriture, que d’aucun qualifieront "d’économe", a le mérite de laisser cette impression d’objectivité tout en gardant une vraie fraîcheur dans la frappe. Car c’est un livre qui dénonce grave : La médiocrité, la culture égotique, les dominants, les représentations… L’écriture est blanche comme les phalanges d’un homme en colère.

Plus que le style, la construction est à souligner, cohérente et rythmée malgré la "mollesse" de l’histoire. L’anecdote autofictionnelle - "Ma mère avait laissé un message, sa voiture passait bientôt le contrôle technique, il fallait que je la dépanne d’une petite somme…" - qui d’habitude ramène un bouquin au stade du tri sélectif, sert ici le propos de l’auteur.

King Kenig Theory

Toi, le jeune, si tu aimes Bourdieu, tu vas sur-kiffer

Reste que l‘ensemble est assez théorisant. Il est délicat de parler de l’histoire, car elle déçoit et se termine comme elle est apparue : brusquement. Elle n’est clairement qu’un pretexte à une sorte de chronique analytique de notre temps, avec moins de romanesque que chez Houellebecq ou Despentes. C’est peut-être ce manque qui est vraiment préjudiciable. Ce choix d’auteur est alourdi par des grilles d’analyse de sciences sociales qui assomment les phrases. Le rendu est trop didactique, alors que la construction permettait de se passer d’enclumes telles que les "Logique de reproduction", "blessures sociales" et autres "transgressions de classe"… Peut-être aurions nous préféré un livre qui donne à voir (comme il sait le faire par moments) plus qu’il n’explique et ne théorise brillamment mais sans finesse.

Bref, c’est un livre précieux pour ses fulgurances et ses propos annonciateurs d’une littérature enfin à la page… Mais l’arrière-goût d’oeuvre manquée me fait maugréer à nouveau dans ma moustache : L’auto c’est bien, la fiction c’est mieux.

> Sous ce lien, un entretien de l’auteur avec nos moustaches 

> Et sous celui-ci, son portrait sur le blog Potaj

L’Hypothèse des sentiments, de Jean-Paul Enthoven

26 mar
Moustache fournie

Jean-Paul Moustaches

Lu par François H.-L.

Grasset

Avec ce roman, Jean-Paul Enthoven livre un ouvrage qui emballe aussi sec que son personnage principal, l’intriguant Max Mills, scénariste léger et séducteur détaché.

La famille Enthoven, l'écriture et la drague

Le propos, une rencontre amoureuse tout à la fois sublime et banale et les difficultés qu’elle suscite, n’est pas sans rappeler le magnifique Belle du Seigneur. Toutefois, là où il aurait été si simple de se contenter d’une pâle copie, l’auteur tisse une partition enlevée, turbulente et totalement originale.

Marion est une femme encore jeune mariée à un vieil homme richissime et complétement fou, un peu absente de sa propre existence à cause d’un passé mystérieux trop difficile à assumer. Max est un homme mûr qui mène sa vie de manière insouciante, inconstante et égoïste. Grâce à un heureux hasard ces deux personnages, très bien dessinés, se rencontrent, se cherchent un peu et vont s’aimer beaucoup. Cette passion est décrite dans toute sa complexité. C’est fun, c’est profond, c’est bon.
 Il y a de l’humour dans ce texte, de l’entrain, une certaine forme de cynisme rafraichissant. Grâce à une écriture vive et impertinente mais très travaillée : la thématique du double chez tous les personnages, l’intertextualité intelligente, les ruptures narrative, les renvois et les nombreuses mises en abyme font de ce roman une réflexion surprenante sur l’écrit, la littérature et leurs pouvoirs.
Allez donc vérifier cette hypothèse!

Reprendre le chemin de la critique

27 jan

par Paul

L’écrivaine Andrea Novick nous a contactés dans les jours qui ont suivi la remise du prix 2011. Autant vous dire que les membres du jury du Virilo étaient ailleurs.

Certains se remettaient à peine de leur nuit de binge drinking avec Mona Ozouf et ses consoeurs du Femina. D’autres – et notamment ceux qui n’avaient pas eu la main heureuse quand il a fallu défricher la rentrée littéraire- étaient partis sans laisser d’adresse.

Notre auguste Président, pour sa part, liquidait les derniers dessous-de-table des Editions de Minuit en République dominicaine, en compagnie d’Elisabeth Quin et d’Eric Chevillard.

De gauche à droite : Elisabeth Quin, Eric Chevillard en combinaison, notre Président.

Je fus donc seul à accepter l’aimable suggestion d’Andrea Novick de lire son dernier roman, Le secret de l’Albinos.

Mais un appel de Saint-Domingue (en PCV) me ramena aussitôt dans le droit chemin : c’était mon Président qui me rappelait qu’au Virilo, on a une éthique, on ne critique pas sur commande.

Au terme de plusieurs semaines de tractations, j’ai finalement été autorisé à lire l’avant-dernier roman d’Andrea Novick : Titus et Bouboule à Juan-les-Pins. J’ai donc la joie d’inaugurer la session 2012.

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Titus et Bouboule à Juan-les-Pins, d’Andrea Novick

Lu par Paul

Un roman à poils et à plumes

Dans son nouvel ouvrage, Andrea Novick met en scène l’extrême dureté des relations humaines lorsque celles-ci sont corrompues par le luxe et les apparences.

Titus, le fidèle chien de la famille Toc, voit sa paisible existence basculer à l’issue d’un concours de beauté. Il y remporte le premier prix : un week-end au Grand Hôtel de Juan-les-Pins.

L’annonce bouleverse son rapport à l’autre et ce séjour balnéaire prend rapidement l’aspect d’un voyage intérieur. Le héros interroge sans cesse la solidité des liens familiaux et de l’amitié qui l’unit à son camarade Bouboule.

Dans les tréfonds d’une solitude faite de luxe et de filles faciles (on pense aux danseuses de la couverture), il fait la rencontre de Youyou, « le perroquet belliqueux ». Ce dernier, sous des dehors revêches, lui montrera comment apprivoiser sa part d’ombre et continuer à avoir foi en l’Homme, malgré tout.

Andrea Novick dresse ici un portrait sans concession de la nature humaine. La dénonciation de la société du spectacle, déjà présente dans Titus et Bouboule au festival de Cannes, est ici portée à son paroxysme. On se surprend à imaginer la suite de la saga.

Un ouvrage marquant, à lire d’une traite.

Il n'y a pas d'âge pour lire un roman Virilo

Eric Chevillard : La rencontre

22 nov

Rencontre # 3 – ERIC CHEVILLARD

Selon Frédéric Lefebvre, penseur de la modernité, Internet est aujourd’hui "le repaire des violeurs, psychopathes, voleurs et proxénètes".

Rajoutons à cette liste le pire de tous, Eric Chevillard, et son blog où se commet l’infâme, l’Autofictif. Ce blog, c’est trois pensées par jour, aphorismes qui auraient pu être écrits par un Beckett tout gaga de ses enfants, et par Cioran si ce dernier buvait du Banyuls (avec l’alcool gai). ça fait beaucoup de si. Et pourtant cela existe avec une constance dans l’excellence tout à fait remarquable. Mais aller faire parler Eric Chevillard de lui-même…

Eric Chevillard n’aime pas trop se la raconter.

Eric C., Écrivain virilo

On comprend sa démarche : Papoter de son œuvre, c’est soit du marketing littéraire (un oxymoron), soit un commentaire de texte qui s’adresse à ceux qui ne savent pas vous lire… Dès lors, l’éventualité d’un bon gros ramdam s’éloigne cruellement.

Ces considérations font d’Eric Chevillard un médiatique taiseux et bourru, genre Paparemborde mais moustache rasée. Impression renforcée par le fait qu’il vive à Dijon, ce qui est so terroir.

Le Prix Virilo n’est pas comme ça, lui. Il assume le regard. Il est une verticalité qui se montre au monde, dru, véritable bifle créant un désir parfois teinté de crainte. Cette année, le meilleur livre de la rentrée, c’est celui d’Eric Chevillard. Il va donc bien devoir sortir de sa réserve…

Détruisant consciencieusement son silence de stylite, nous lui avons posé dix questions engagées pour changer à jamais la face (biflée donc) de la littérature française.  

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10 QUESTIONS ENGAGEES A ERIC CHEVILLARD

· Sur votre blog, « l’Autofictif », vous vous plaignez occasionnellement des ventes pas franchement colossales de vos romans. Maintenant que vous avez remporté le Prix Virilo, impossible de trouver un Dino Egger en librairie ! Comment assumez-vous ce tout nouveau statut d’écrivain populaire ?

Je crains que ce prix ne me soit retiré avec des cris indignés lorsque je vous aurai fait cet aveu (qui me coûte) : je prends du Viagra pour écrire. Voilà, c’est dit, faites maintenant ce que bon vous semble… Mais si vous jugez du coup que je n’en suis plus digne, que j’ai triché, laissez-moi vous répondre que je ne suis pas le premier à user d’un peu de stratégie afin d’obtenir un prix prestigieux. Comme je tiens toutes ces distinctions pour des mascarades, je ne suis pas fâché de participer cette année à la vôtre qui a le mérite de se revendiquer comme telle. Vos visages porteurs de postiches sont les plus francs et les plus candides du système.

· Pensons marketing. Lors de la parution d’Atala, les groupies de Chateaubriand s’arrachaient de petites poupées à l’effigie de leur héroïne. Selon vous, quels « goodies » correspondraient le mieux à Dino Egger ?

Les poupées de Dino Egger sont "made in India"

Mais l’écart entre vos deux mains fébriles et impuissantes qui aspirent à combler ce vide avec l’objet de leur désir, voilà Dino Egger. Tout homme du matin au soir contemple désespérément cette poupée évanescente ; je suis bien d’accord avec vous, je devrais toucher des royalties sur chacune ; hélas, le marketing n’est pas mon fort et je n’y gagne rien.

· Dino Egger a-t-il inventé la moustache ?

D’une certaine façon, puisqu’il est l’inventeur de la moutarde qui monte au nez (en quoi faisant cette mousse tache).

· En quels termes êtes-vous avec les narrateurs de vos romans ? On a parfois le sentiment que vous prenez plaisir à leur faire du mal, à les empêcher de narrer en rond.

Ils sont en effet très exactement des souffre-douleur. Et mes lecteurs n’ont pas trop intérêt à s’en plaindre, car je pourrais aussi bien me retourner contre eux. À bon entendeur…

· Quelle est la relation de votre écriture aux poils, crins et pinceaux ?

Je coupe peu. J’aime quand ça prolifère, quand ça frise.

· Vous semblez avoir un rapport ambigu à la reconnaissance, à la célébrité, voire à la gloire : vous paraissez à la fois y aspirer et tourner cette aspiration en dérision (sur votre blog, ou encore en écrivant sur des génies… qui n’existent pas). Comment répondriez-vous à cette question qui n’en est pas une ? Un écrivain doit-il assumer sa prétention ?

Vous rendez-vous compte qu’en me décernant le prix Virilo, vous réduisez à néant mes chances d’obtenir un jour le Femina, ce qui a aussitôt constitué mon objectif premier lorsque je me suis lancé dans la carrière des Lettres, dès l’âge de 8 ans, en somme, je n’ai pensé qu’à cela. Vous ruinez toutes mes espérances ! Il est plus probable à présent que je sois un jour élu Miss France que lauréat du Femina. Alors, la gloire, dès lors, quelle gloire ? Vous pensez si je m’en fous !

· Dans une interview accordée à Libération, vous avez cette formule audacieuse : "et pourquoi pas un poster de Mats Wilander ?" Et pourquoi pas plutôt un poster de Roger Federer ? Mieux que Wilander, Federer n’incarne-t-il pas la victoire de la beauté ?

J’évoquais, je crois, mon adolescence. Quand Mats Wilander (qui doit avoir mon âge) triomphait, Federer était à peine né. Or voyez ce qu’il en est aujourd’hui : Federer est vieux, à deux doigts de la retraite, une sorte de has been déjà, il arrive même que certains joueurs français le battent, tandis que je suis encore un jeune écrivain plein d’allant. Il décline, je m’envole. À ce train-là, dans deux ans, je mets 6-0 6-0 à ce cacochyme.

· Pierre Jourde se flattait sur notre blog d’être un amateur d’un des plats les plus virils qui soient : les testicules de sanglier. Qu’en dites-vous ?

Pierre Jourde est la délicatesse même, il se donne des airs de brute mais c’est un raffiné. Et je suis certain que les testicules de sanglier accommodés par ses soins ont la saveur exquise des œufs de fée.

· Vous ne portez pas la moustache. C’est pourtant le cas de la plupart des grands écrivains (y compris Marguerite Yourcenar). Est-ce une forme discrète de protestation contre cet implacable lien de cause à effet ?

Nietzsche en fait, c'était la moustache

Je ne veux pas perdre ma sève dans ces vaines cultures. Flaubert aurait certainement pu achever Bouvard et Pécuchet s’il n’avait usé les deux tiers de son fluide vital à développer ces moustaches délirantes. Balzac ou Proust sont morts épuisés à 51 ans pour la même raison peut-être. Le labeur acharné nécessaire à leur œuvre immense a bon dos. Et Nietzsche, frappé d’abrutissement ? La moustache confisque votre force et votre énergie. Non seulement elle boit votre soupe mais je ne serais pas surpris d’apprendre qu’elle puise aussi dans votre sang. Elle l’éponge, elle le tarit. Très peu pour moi. J’ai une œuvre à écrire.

· Pour finir, quel est le mot que vous n’écrirez jamais ?

Nif, dans l’autre sens.

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Vous pouvez (devez) lire Eric Chevillard, dans le dernier Prix Virilo (Dino Egger, éditions de Minuit), tout comme sur son blog l’Autofictif,  ou encore le Monde des livres, le site du Théâtre du Rond Point … Bref, pour suivre son actu, c’est là.

Le Turquetto, de Metin Arditi

26 oct

Actes Sud

Lu par Paul

Moustache alla turca

Comment vivre sa passion pour l’art lorsque l’on est né au XVIème siècle et que deux religions vous l’interdisent formellement ? Je parie que ce n’est pas la question que vous vous posez chaque matin en vous taillant la moustache.

L'Homme au gant (huile sur toile, 1520, détail)

Metin Arditi y répond avec brio dans Le Turquetto, l’histoire d’un enfant doué pour le dessin, qui a tôt fait de quitter Istanbul pour Venise. Dans cette capitale en déclin, il deviendra un peintre reconnu et envié. Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole…

L'homme au gant (photographie, 2005, détail)

Outre la curiosité qu’il fait naître dès les premières pages en entourant son personnage central d’une note de mystère, Metin Arditi nous présente au fil du récit une galerie de tableaux qui souffrent la comparaison avec ceux des maîtres italiens. Chaque lieu traversé, chaque personnage croisé par le héros donne lieu à des passages d’une très grande beauté.

En traçant le destin d’un artiste fictif, Metin Arditi évoque dans ce roman les rapports qu’entretiennent art et pouvoir, au XVIème siècle comme à notre époque.

L'homo-gant (tricot, 2011)

Mais il traite aussi d’un thème qui lui est cher: celui des échanges entre cultures et religions. Au-delà de trajectoires individuelles dans des cités cosmopolites, il nous parle de l’histoire de l’Europe et des pays du bassin méditerranéen dans leur ensemble.

Un très bel ouvrage, à lire absolument.

Rencontre avec P.Jourde – Round 2

6 oct

Second round en compagnie de Pierre Jourde. Garde à gauche et crochet du droit à l’autofiction, embrassade avec Chevillard ; et un dernier petit direct à Le Clézio pour la route.

(Lire : Round 1 – Survol du paysage littéraire contemporain)

Du bon dans le mauvais : L’obscure clarté de Christine Angot, les beautés crépusculaires de Nothomb et de Picsou magazine

Jourde s’arrachant les poils du torse pour se les coller sous le nez.

PV : On a tous parfois la tentation de lire le dernier Foenkinos ou le dernier Beigbeder, même si on sait que ça va être mauvais…

PJ : C’est d’ailleurs pas tout le temps vrai. Les textes que Beigbeder a écrit sur lui-même ne sont pas tous mauvais. Même Amélie Nothomb : je lis ça sans déplaisir. Le problème c’est que ce sont des écrivains -Foenkinos en bien pire- dont on se dit à chaque fois qu’ils sont en train de faire les malins. Nothomb a un peu ce côté-là. Elle est intelligente, elle a toujours d’excellentes idées narratives. Après, elle les exploite n’importe comment, c’est dommage.

PV : C’est vous, dans le Jourde et Naulleau, qui étiez chargé de lire l’œuvre de Madeleine Chapsal. Est-ce que vous en retirez tout de même quelque chose de bien ? Des petits bonheurs de lecture arrachés à l’ennui ?

Une filiation entre la rythmique d’Angot et le rap

PJ : Oui, quand on lit Chapsal intensément, on se dit toujours qu’on est forcément meilleur. C’est bon pour l’ego. C’est tellement rien que c’en est effrayant. C’est presque difficile de repérer des erreurs stylistiques chez elle, c’est juste un désert accablant. Ce qui est incroyable, c’est qu’elle se dit féministe -elle était dans le jury du Femina d’ailleurs- alors que sa représentation permanente, c’est que l’homme est un grand aventurier que la femme attend. Vachement féministe… Donc je ne parlerais pas de bonheur de lecture. Pourtant ça arrive parfois, même chez des écrivains médiocres. Je me suis surpris à trouver qu’Angot faisait un bon usage de ses textes en les lisant. Comme elle écrit toujours sur des rythmes très simples, à l’oral c’est efficace, forcément. J’apprécie des bouses innommables parfois. Picsou magazine, c’est pas si bête… Il y a également des formes de littérature populaire que je trouve magnifiques. J’ai la collection complète de Donjon par exemple, de Sfar (et Trondheim, ndlr), je trouve ça super. Et Goossens est un génie absolu.

L’autofiction : une sombre passion française

PV : Depuis la parution de La littérature sans estomac, trouvez-vous que la littérature française a changé ?

Autofiction d’Einstein, par Goossens

PJ : Il y a toujours beaucoup d’autofiction, beaucoup trop. Je me suis trouvé récemment à un colloque de la SGDL (Société des Gens De Lettres, ndlr), sur l’interdit. A la tribune, c’était tous des autofictionneurs : il y avait Christophe Donner, Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme, Gabriel Matzneff… Que des gens qui se situent dans une sorte de modernité. Eh bien c’était pathétique de constater à quel point ils n’avaient rien à dire sur leur démarche, ni sur la littérature. Pas un embryon d’idée, juste des anecdotes à raconter… C’est le devenir anecdotique de la modernité, tout ce dont on avait marre dans la littérature de papa, quand j’avais 20 ans, c’est rentré par la fenêtre avec les autofictionneurs.

PV : Vous pensez que c’est une spécificité française ?

PJ : Je n’en vois pas à ce point à l’étranger. Peut-être parce que c’est en France que s’est le mieux réalisé ce péché de l’Occident qui consiste à penser que l’individu est le réceptacle de toute valeur, qu’il est sacré, que du moment où il s’exprime, c’est beau. Tout cela est même théorisé, Donner l’a théorisé sur l’imagination… Catherine Millet a dit qu’au fond, la seule vérité en littérature, maintenant, c’était la littérature de soi. Il y a vraiment un rejet de l’imagination.

C’est fascinant… C’est vraiment fou de ne pas comprendre qu’on se construit par autre chose, par le recours à des mythes, à des constructions imaginaires… En plus, ils considèrent que leur littérature est subversive, selon une vieille idée moisie depuis 1968 selon laquelle l’individu est en révolte contre la société. Ce qui est complètement faux, puisque la valeur sociale contemporaine par excellence, c’est l’individu. Toute la TV ne bouffe que de l’individu, ils sont donc absolument dans l’ordre des choses.

PV : Est-ce que vous avez l’impression de prêcher dans le désert ?

PJ : Bah non, puisque vous êtes là.

PV : Mais on est pas du tout d’accord avec vous en fait, c’est un piège… Nous on adore Angot ! Pourquoi ce sont d’ailleurs toujours ces écrivains-là qui sont mis en avant ?

PJ : Parce que ça fait 30 ans que la littérature, dans les médias, fonctionne par la réduction à l’individu. « Alors ce personnage, c’est quand même un peu vous ? » Ce genre de questions grotesques… C’est méconnaître la complexité des rapports entre un écrivain et ses personnages. Et puis ça évite de penser. Quand un journaliste peut éviter de penser, il se précipite sur l’occasion. Quand on n’a rien à dire, on raconte une anecdote, ça passe toujours très bien. Par contre, un embryon de théorie… J’ai l’impression qu’on a pris une espèce de retour de bâton, après la terreur théorique des années 60/70…

De la proximité entre Le Clézio et le club des 5

Entre Gracq et Foenkinos, deux conceptions du LOL, deux visions du PTDR

PV : Les écrivains français contemporains ne manquent-ils pas un peu de second degré ?

PJ : Oui, terriblement. Chez les grands écrivains, il y a souvent du recul, une légère ironie… Certes, il y a quelques grands écrivains qui n’en ont pas, Gracq par exemple. Mais ça m’a toujours manqué chez lui. Je n’en vois pas beaucoup d’autres…

PV : L’ironie est inhérente à l’écriture de Chevillard, pour parler de grands écrivains contemporains…

PJ : Ça peut être aussi un frein, parce qu’il est tellement intelligent, sur-conscient…

PV : Ça ampoule à mon avis certains de ses livres. Des lecteurs peuvent être découragés : C’est comme regarder un nuage, on ne voit pas tout le temps que le narrateur est en train de bouger.

La café était explicitement sympa. Devoir le dire, c’est un aveu d’échec.

PJ : Oui et puis on ne peut pas rater un mot, ça peut être son défaut. Il y a des livres de lui que j’aime moins, Sans l’orang-outan par exemple. Mais bon, c’est déjà 100 fois au-dessus de ceux des autres romanciers. Ce qui est fou, c’est que quand j’ai commencé à lire ses livres, les 4 ou 5 premiers, je lui ai dit « tu ne pourras pas aller plus loin, ce n’est pas possible ». Et en fait si. Le dernier c’est un de ses meilleurs, Dino Egger c’est incroyable. Il a aussi écrit de la poésie, c’est un poète magnifique… Enfin bon, on ne va pas passer la journée sur Chevillard. Il y a d’autres très bons écrivains, mais il y en a aucun dont je pourrais dire qu’ils sont impeccables stylistiquement. Sauf Michon peut-être. Par exemple, j’adore Marie-Hélène Lafon, je trouve que ce qu’elle fait est vraiment très intéressant… Mais, parfois on a envie de reprendre des trucs, de retravailler.

Le prochain Le Clézio parlera d’amitié entre les peuples, et attaquera la présidence

PV : Et Le Clézio, le nouveau pape français ?

PJ : Argh argh (il s’étrangle)… Il faudrait qu’on m’explique un jour ce qu’il y a là-dedans ? Chaque fois que j’ai lu Le Clézio, je n’ai pas compris : c’est la bibliothèque verte. C’est gentil, plein d’idées sympathiques. J’ai essayé de lire L’extase matérielle, Désert, Le procès verbal… J’étais accablé. C’est les idées gentilles que tout le monde a. Quel intérêt ? Je me laisse impressionner en revanche par Modiano, par cet univers un peu obsessionnel, cet espèce de clair-obscur… En plus Modiano ne dit rien, il n’est pas gentil, il est juste dans une vision.

 

(A venir : Round 3 – Boxe, pratique littéraire et couilles de sanglier)

 

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Rencontre avec P.Jourde – Round 1

5 oct

Pierre Jourde vs Prix Virilo : le clash – Round 1

Propos recueillis par Philippe, Marine et Stéphane

A votre gauche sur le ring (du café), le Prix Virilo, représenté par trois poids légers fourbes à l’esprit mauvais ; à votre droite, Pierre Jourde, boxeur émérite, critique littéraire, romancier et professeur de lettres à l’université de Valence. Combat en trois rounds entre deux conceptions de la littérature : l’une bonne, la nôtre. L’autre… Bah en fait c’est la même.

Premier round en forme de survol de paysage littéraire français contemporain. Jourde pousse dans les cordes Marc Levy et Foenkinos, jab, jab, et méchant uppercut au Goncourt.

Marc Levy : Naze depuis le milieu du XIXe siècle

Prix Virilo : Dans Confitures de culture, dans La littérature sans estomac, comme dans le Jourde et Naulleau, vous n’y allez pas tout le temps de main morte : Est-ce que la haine de l’imposture est la muse du critique ?

Pierre Jourde, garde haute.

Pierre Jourde, garde haute. La peur peut-être.

Pierre Jourde : Oooh, c’est bien formulé. En tout cas, c’est mon créneau. Ce ne sont pas forcément les « énormes bouses universellement reconnues comme telles » qui m’intéressent, plutôt les gens qui passent pour des valeurs auprès de critiques influents. Pour Marc Levy ou Gavalda, on a choisi de parler d’eux quand ils ont commencé à être légèrement intégrés : il y a eu des pages dans Lire sur Gavalda, disant que finalement c’était vachement bien, d’autres dans Le Monde sur Marc Levy, disant que finalement c’était pas si mal. Donc là je me suis dit hop, on peut y aller !

PV : Musso, Levy, Pancol – la sainte trinité – ne rencontrent pas tout le temps un succès critique mais sont des gloires de l’édition. N’a-t-on pas la littérature qu’on mérite ?

Marc Lévy, auteur de l'inoubliable phrase sur : "Une rue bordée de maisons". Jourde en rit encore.

PJ : Oui, et il faut faire avec. C’est pratiquement une constante depuis l’industrialisation de l’édition : depuis le milieu du XIXè siècle, il y a des Marc Levy. Son argument, c’est qu’il est celui par lequel il faut passer pour arriver aux grands écrivains. Certes, on est tous passés par des écrivains populaires. Seulement des écrivains populaires, il y en a des bons et des mauvais. Lui se place d’office dans la case « bon écrivain populaire », ce qu’il n’est pas, puisqu’il écrit comme un cochon d’une part, et d’autre part, parce que ses romans se résument vraiment à des situations de romans-photos. C’est pour ça que je crois à l’utilité de la critique : Beaucoup de gens m’ont dit « Marc Levy, c’est pas la peine, tout le monde sait que ce n’est pas un écrivain… » Eh bien non, il y a des millions de gens qui pensent que c’en est un. On me dit « vous méprisez les gens qui lisent Marc Levy ». C’est le contraire, c’est parce que je ne les méprise pas que je dois leur dire que Marc Levy, ce n’est pas bon.

PV : Certes, mais a-t-on les lecteurs aujourd’hui pour les grands écrivains ?

PJ : Oui, oui, on en a pas mal. Quand on pense qu’il y a 5 ou 6000 personnes qui achètent un livre de Chevillard… Mallarmé n’en vendait que 200 à l’époque.

Une Britney Spears qui murmure vaut mieux qu’une Darieussecq qui foenkinose

PV : Nous remettons chaque année un accessit, le Prix Pilon de la forêt qui pleure, pour le plus grand barouf médiatique autour d’une imposture. Cette année, vous en voyez un ?

PJ : Foenkinos pourrait entrer dans cette catégorie-là.

PV : Qu’est-ce qui selon vous caractérise Foenkinos ?

PJ : Il en fait des tonnes, il est dans la démonstration permanente de qu’est-ce-que-je-suis-rigolo. C’est insupportable.

PV : Il est pourtant pas très drôle…

Foenkinos, un auteur qui plaît aux cougars

PJ : Bah non, c’est ça qui est embêtant !  L’année dernière il est allé aux Etats-Unis pour représenter la littérature française avec Marie Darrieussecq et je ne sais qui encore… Les pauvres Américains : Avant c’était Robbe-Grillet, maintenant c’est Foenkinos et Darrieussecq… Darrieussecq, elle picore dans l’air du temps. C’est juste de l’eau tiède.

PV : Darrieussecq avait eu des problèmes de plagiat il y a quelques années, cette année c’est assez à la mode… Un avis là-dessus ?

PJ : La ligne de défense des plagiaires c’est l’intertextualité. Evidemment, on est imprégné de littérature, j’ai écrit des textes où il y a du Nerval, où je fais un clin d’œil à une phrase de Proust… Mais ce ne sont pas des paragraphes. Et encore moins des paragraphes entiers piqués à des auteurs difficilement repérables… Je crois que la limite est là.

PV : Quels sont les romans de la rentrée qui vous paraissent notables ?

PJ : Le ravissement de Britney Spears, c’est magnifique. Jean Rolin a un humour à froid comme ça, l’air de rien… C’est désopilant. Il greffe une histoire d’espionnage sur tout un portrait de cette faune d’Hollywood… Certes, l’intrigue est foutraque, mais j’aime bien ça. Surtout un type en poste à Murghab, dans le Haut-Badakhchan, pour surveiller la frontière du Tadjikistan. C’est grand je trouve… Vous vous souvenez ce film de, comment s’appelle-t-il…

PV : … (Silence angoissé de notre côté : défi culturel, saurons-nous le relever ?)

Pierre Jourde, une certaine vision de la rentrée littéraire (à moustache)

PJ : Sacha Baron Cohen, où il enlève Pamela Anderson dans un sac ?

PV : Borat ! (soulagement)

PJ : Oui, il y a un côté comme ça… il a vraiment un humour décalé, en même temps il fait un portrait de notre monde déréalisé…

La guerre, c’est mal… Surtout dans la rentrée littéraire

PV : Qu’est-ce que vous pensez des sempiternels thèmes de la rentrée : guerre d’Algérie, guerres mondiales, roman de deuil…

PJ : Ca fait un moment que ça dure, j’avoue que ça me fatigue un peu. C’est ce qui me retient dans la lecture de l’Art français de la guerre, je n’arrive pas tellement à avancer, c’est tellement attendu. Ce que j’aime bien chez Carole Martinez par exemple (ndlr : Du domaine des murmures), c’est qu’elle ose quelque chose de différent : Un roman médiéval, c’est ce qui peut donner de pire -ça aurait pu être Jeanne Bourin- eh non ! Elle réussit son truc, elle en fait quelque chose de surprenant. Il y a d’autres tendances qui se dessinent, notamment une tendance au roman loufoque, à la Pluyette, des gens comme ça, je trouve ça très bien.

Où les grands prix littéraires se prennent un bon crochet du droit

PV : Vous vous êtes réjoui publiquement de l’arrivée d’Eric Chevillard au Monde des livres. Avec lui, c’est une des premières fois qu’on lit une critique et qu’on rit franchement. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte d’esprit de sérieux généralisé dans la façon dont les livres sont traités ? Et pourquoi ?

PJ : C’est accablant. Je crois que les critiques sont tétanisés, plein de l’importance de leur tâche et qu’ils ont la trouille de leur ombre. Ils sacralisent complètement le livre. Le truc des journalistes c’est de proclamer qu’ils ont très peu de place, donc qu’ils ne parlent que des bons livres. Mais c’est faux en fait, c’est dans l’articulation du bon et du mauvais que se dessine une valeur. Quand on ne dit que du bien, c’est rarement honnête. Mais c’est peut-être en train de changer… Par exemple le Nouvel Obs (ndlr : où PJ tient son blog), ils étaient beaucoup plus gourmés avant. Là ils envoient.

PV : Comment expliquez-vous ce changement ?

PJ : Je crois qu’il y a une nouvelle génération, qui ne gobe plus toutes les fariboles des vieux bonzes qui avaient 20 ans en 68. On ne la leur fait pas à l’intimidation progressiste. Ils veulent du concret. Beaucoup de gens de ma génération ont encore un regard très idéologique sur le livre. Vous voyiez ce que disait Catherine Millet sur la liste de Beigbeder (ndlr : Le dernier livre de Beigbeder est une liste de ses livres préférés)? Elle disait que c’était n’importe quoi et elle avait raison, mais elle sous-entendait qu’il y a des livres réacs, en soi. La nouvelle génération ne donne plus dans ces conneries. Sauf peut-être aux Inrocks, où ils ont bu ça à la tétine.

PV : Dans Pays perdu, vous écrivez que "le chien est un être humain comme les autres". De même, les jurés du Goncourt sont-ils des critiques comme les autres ? Qu’est-ce qui fait qu’ils se trompent avec une telle constance ?

PJ : Mettons à part les renvois d’ascenseur, imaginons que ça n’existe pas. Je pense qu’il y a des critiques absolument sincères mais qui n’imagineraient pas fonctionner autrement, hors des valeurs établies, récompenser le livre dont tout le monde parle. C’est du conformisme intellectuel. Le Goncourt vole au secours du succès.

Si vous le branchez sur Marc Lévy, vous allez rire.

PV : Sur le web, quels sont les sites littéraires et critiques que vous consultez ?

PJ : Libres critiques. Un site sur la littérature de pointe. C’est très intéressant, on apprend plein de trucs. Avant j’aimais bien la vipère littéraire, mais il a cessé toute activité depuis qu’il a été dénoncé par Stalker. La vipère littéraire, c’était un très bon critique, qui officie à Chronic’Art. Je regarde Stalker aussi, bien qu’il m’énerve. C’est un blog de Juan Asensio, très érudit… Il se prend pour Léon Bloy. Il attaque des gens sur un ton apocalyptique. J’ai des rapports avec lui un peu… Disons que quand il s’en prend à des gens comme Haenel ou Meyronnis, je suis derrière lui, quand il s’en prend à Chevillard, beaucoup moins. Ça m’agace.

À suivre, le deuxième round, où seront abordées les valeurs crépusculaires de certaines œuvres (Chapsal, Angot, Super Picsou), la nuit de l’autofiction, avant l’aurore de Chevillard.

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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