Tag Archives: rentrée littéraire 2012

14, de Jean Echenoz

18 oct

Duvet poilu (jeu de mot)

Editions de minuit

Lu par Philippe

Le destin d’une poignée d’hommes pendant la première guerre mondiale, tous villageois du même patelin, du directeur d’usine aux garçons-bouchers. Et ça tombe bien parce qu’il va y avoir des abats.

Moi mon colon celle que j’préfère…

Simple, efficace

Bon alors attends, la première guerre mondiale c’est quoi déjà ? Sur une feuille blanche, Echenoz a tracé deux grandes colonnes et s’est dit Vas-y balance tout. Weinachts in Berlin, les civils, les shrapnels, les pantalons rouges, le sang qui gicle, la mort-loterie… Et puis les gaz, l’aviation, les désertions, les amputations.. Ah, et les poux, Pétain, la boue, Verdun. On est surpris d’avoir vu défiler un tel panorama en 120 pages sans s’en rendre compte. Qualité de l’écrivain. Presque tout y est, en un condensé bref mais équilibré. Le livre parfait pour ceux qui ne connaissent rien à la guerre favorite de Brassens.

"Dès lors il a bien fallu y aller : c’est là qu’on a vraiment compris qu’on devrait se battre (…) mais, jusqu’au premier impact de projectile près de lui, Anthime n’y a pas réellement cru."

Ah! La Grande Guerre ! Âge d’or de la moustache ! Sujet formidable mais délicat car labouré par de grandes œuvres. Echenoz évite l’écueil de se commettre dans un sous-Orages d’acier en creusant des thèmes originaux (les animaux de la guerre…), et en rendant l’horreur routinière et palpable. Certes il ne nous apprend rien, ou pas grand’ chose, mais il le fait avec justesse et il atteint son objectif : Echenoz NE VEUT PAS publier un énième opus sur l’horreur du chemin-des-dames. Il souhaite faire vivre, laisse l’imagination du lecteur combler les silences des mots (whoa). Alors il met l’écriture en sourdine.

Les limites de l’écriture lo-fi

Les jurés se préparent à lire Echenoz

Le style reste farouchement distancié en cassant le quatrième mur, comme pour s’excuser dès que le lyrisme ou l’épique intrinsèque à la guerre risqueraient de prendre le pas…

"Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder sur cet opéra sordide et puant". Voilà explicité page 79 le programme délicat de ce livre paradoxal qui envoie du lourd sans en faire des tonnes.

Mais alors pourquoi suis-je déçu ? Je referme le bouquin. Une semaine après que m’en reste-t-il ? Déjà plus des masses. Le pitch nous prépare à une grande fresque des destins ; nous n’aurons que des évocations -précises- des protagonistes. Il me semble que l’auteur a conçu son œuvre sur plan, puis, soucieux de rester fidèle à son projet de finesse, aurait expédié certains sujets. A force d’en faire si peu, de rester lo-fi par ambitionEchenoz prend le risque de ne pas nous faire forte impression, au premier sens du terme. Qu’aurait valu Le Feu s’il n’avait fait que 100 pages ? C’est une vraie question.

Et de clore cette critique par la dernière (et magnifique) scène de la (non moins sublime) série Blackadder. Attention messieurs les poilus de la rentrée littéraire, c’est un classique parmi les classiques.

"Whatever your plan was, I’m sure it was better than my plan to get out of this by pretending to be mad. I mean, who would’ve noticed another madman around here?"

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Moustache poilue

Lu par Stéphane

Dans les plis sinueux des vieilles capitales, de Sylvie Taussig

12 oct

Capitalement glabre

Lu par Claire
Éditions Galaade

Le pavé dont le titre laisse espérer du porno gérontophile, mais que nenni! Il s’agit d’un misérable leurre destiné à  punir  le lecteur à l’esprit mal tourné. Aïe. Pour dire vrai, ce livre n’est qu’une longue variation sur la politique delanoësque de la Ville de Paris. Certains concernés y trouveront peut-être leur compte.

Du porno gérontophile, c’eût été mieux.

Bim ! Scoliose et ennui

« Elle est brillante, mais elle est folle." Témoin anonyme, 9 octobre 2012, à propos de l’auteur. Alors qui va le lire ? Moi. Contre grasse rémunération. Chacun sait que les jurés du Virilo sont surtout motivés par l’appât du gain.

Un bilan lourdingue, somme toute.

1761 pages en papier-bible, une scoliose aggravée (je porte mon sac sur l’épaule droite, et mes livres dans mon sac), une haine nouvelle pour la Nuit blanche et tout ce qui se rapporte à la politique culturelle de la ville de Paris. Une écriture élégante, dont la plume (arrachée à un pigeon parisien borgne et unijambiste) légèrement tordue risque fortement de rendre  schizophrène tout lecteur un peu fragile.

Pots cassés et risques du métier.

Le Prix Virilo me doit donc 200 euros pour frais d’ostéopathe et quelques séances de psy. A bon entendeur,salut.

Avancer, de Maria Pourchet

28 sept

Pilosité de chômeur

Éditions Gallimard

Lu par Claire

C’est pas parce que le vélo est petit que tu ne peux pas aller loin. Proverbe ouzbek.

Voilà un premier roman, #DanielPennackiffeMadameBovary, qui en envoie. Pour une fois que l’on se permet de s’amuser en lisant une œuvre de la rentrée littéraire, voire même, de souhaiter ne pas arriver – oh non ! Déjà ! – à la fin, le fait est suffisamment notable pour être noté.

Victoria, née Marie-Laure, a décidé une fois pour toutes de ne rien foutre jusqu’à ce que le destin lui tombe enfin dessus. En attendant, glandons sur le balcon.

«Mettons Victoria, mettons même Marie-Laure, diplômée du supérieur, engourdie au balcon, faute d’échéances. Mettons faible personnage paralysé par la trouille, obscure, de devenir la Bovary et celle, téléphonée, de devenir sa mère. »

Victoria vit aux crochets de son compagnon et ancien professeur de sociologie, un dénommé Marc-Ange affublé de jumeaux d’un premier mariage, le Petit, dix ans, puits de science à nœud papillon, et sa sœur, montagne de sottise. Faut bien que les choses s’équilibrent.

« Pour le dire poliment, la pauvre incarne toute la cruauté du principe gémellaire : il y en a toujours un qui atterrit loin du pommier, c’est statistique. »

Bref, Victoria finit par toucher le fond du trou (au sens propre et figuré, les lecteurs comprendront) sans perdre un flegme que des amateurs de black tea pourraient lui envier, avant de remonter à la surface en brasse coulée et de se rendre compte que brutalement, ça y est, elle avance.

« Vers 23h30, minuit, ramollie par les vapeurs de fromage fondu, la condition humaine chez Victoria accepte l’idée d’un retour durable dans la bourgeoisie provisoire. Selon certaines dispositions. – Annonce ! hurle le Petit en balançant son verre. »

Vers le prix virilo?

C’est dit, j’ose, je me lance, j’octroie cinq moustaches à Avancer de Maria Pourchet. Explications.

-      Parce que ce livre, c’est moi qui aurais dû l’écrire, mais que je suis bonne joueuse.

-    Parce que si on a pu couronner l’écriture conceptuello-alambiquée d’Eric Chevillard, on peut bien récompenser l’année suivante la légèreté et la drôlerie de l’être. C’est la crise, merde.

-    Parce que sans construction trop apparente, parce que sans usage débordant de figures de styles germanopratines, parce que vivacité et simplicité d’écriture, parce que c’est lisible et même agréablement lu, parce que je peux, parce que. Na.

Peste et Choléra, de Patrick Deville

11 sept

Bouc bactériologique

Éditions Seuil

Lu par Claire

La science, Les poules et les moustaches

Un titre dont la sonorité rappelle celui d’un certain Gabriel Garcia Marquez métissé d’épidémies moyenâgeuses que les hypocondriaques et autres hygiénistes préfèrent oublier. Peste soit du bubon.

Ce Peste et Choléra là s’attache à retracer le parcours fantasque et génial d’un savant fou injustement oublié, Yersin, collaborateur de Louis Pasteur lui-même et heureux découvreur du bacille de la peste.

Patrick Deville, après Kampuchéa, s’amuse à détailler avec la minutie et l’humour d’un joli style bien à lui -enchevêtrement quasi poétique de phrases courtes pour ne pas dire lapidaires- la vie et l’œuvre de ce barbu aux yeux bleus qui traverse les siècles de 1863 à 1943. Amis des plus grands et misanthrope sympathique, Yersin le visionnaire sans ambition a choisi une baie perdue du Vietnam pour des recherches éclectiques allant de la reproduction des poules à la production de pneus.

Coqueluche et littérature

« Parce qu’il aime les oeufs, parce qu’il aime sa sœur, Yersin voudrait savoir comment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bientôt dans l’assiette l’aile ou la cuisse et parfois des frites. » En science, il n’y a pas de mauvaise question.

Patrick Deville parvient à produire un roman de vulgarisation scientifique mêlée de légende d’explorateurs d’un autre temps dont l’écriture et l’érudition font mouche. Un roman presque trop intelligent, d’ailleurs, dont la densité à force de détails finit par tiédir l’enthousiasme, ratant de justesse les mythiques cinq moustaches que peu osent encore fantasmer.

« Yersin est trop vieux dans un monde qui n’est plus le sien. Le dernier collaborateur de Pasteur encore en vie. Il n’écrira pas ses mémoires. Ce livre ne lui plairait pas. De quoi je me mêle. »

Les Patriarches, d’Anne Berest

4 sept

Moustache glacée à la coke

Éditions Grasset

C’est bon les bonbons!

Lu par Claire

Coup de déprime de la rentrée, épisode 2. Lecture déconseillée au public suivant :

-       Ceux qui s’allongent sur le divan depuis 15 ans pour amasser tous les maux de la terre sur le dos de leurs parents.

-       Ceux qui font des recherches quotidiennes sur wikipedia pour s’assurer que non, ils n’ont toujours pas évacué un complexe d’Œdipe sacrément persistant.

-       Les phobiques de la seringue, des cachetons en tout genre, de la fumette à toute heure et de la masturbation mal placée.

-       Les grands sensibles qui trouvent que vraiment, la pédophilie c’est mal.

-       Les allergiques au name dropping.

-       Les liquidateurs de la Nouvelle Vague, de mai 68, de Mitterrand, de Porquerolles, du sandwich triangle sur l’autoroute, de Saint-Germain des Prés, de la tour Beaugrenelle, des tatouages de la Vierge, des enregistreurs-cassette, des photographes égocentriques, du monde de l’édition, des poitrines plates, de la perte de la virginité, de l’overdose, des sectes, des abus sexuels, du coca light et des ongles rongés.

Pour les autres, explication de texte. Denise, 22 ans, vierge, mal fagotée, maigrelette et renfermée, décide de mener une enquête sur le passé de son père adoré, Patrice Maisse, star de cinéma éphémère et homosexuel qui n’aura couché que deux fois dans sa vie avec une femme, Matilda, la mère de Denise. Deux coïts pour deux enfants, Denise et son frère Klein (oui, en hommage au peintre, of course darling). Le premier « patriarche », c’est donc lui. La tenace Denise tient absolument à savoir où son père a disparu quelques mois en 1985. Pas de bol, ses interlocuteurs ne tiennent apparemment pas à ressasser ce qui paraît être un mauvais souvenir. Fin de la première partie : Denise meurt d’overdose au pied de la tombe de son père. Zut, fallait pas le dire ? Pardon.

Anne Berest, joie de vivre et déconnade

Deuxième partie : où il est question du deuxième « patriarche ». Le Patriarche, c’est le nom d’un centre alternatif de désintoxication où Patrice Maisse atterrit cette fameuse année 1985. En pleine dérive sectaire, le centre exploite des patients qui ressemblent plus à des détenus, abus sexuels, mauvais traitements et tisanes d’orties en guise de traitement forment le quotidien de cette brave institution. La petite Denise, alors en visite avec sa mère, tombe sur un animateur bedonnant qui aime un peu trop les petites filles. Cqfd.

Si on ne peut pas dire que ce roman soit mal écrit, il souffre d’un mal bien plus préoccupant, l’attrait pour le monologue prétentieux qui noie le lecteur dans un amas de mots dont ne ressort qu’un léger écœurement pour le glauque de l’ambiance et des sujets choisis.

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