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And the winners are…

5 nov
Pierre Jourde, vainqueur heureux de l’édition 2012 du Prix Virilo

PRIX VIRILO 2012 : PIERRE JOURDE, Le Maréchal Absolu (Gallimard)

Le prix Virilo récompense le meilleur roman francophone publié dans l’année. Il revient cette année au Maréchal absolu, de Pierre Jourde (Gallimard). Il impose son diktat au second tour face aux excellents Fukushima, de Michaël Ferrier (Gallimard), et L’Auteur et Moi, d’Eric Chevillard (Minuit).
Les jurés tiennent à souligner la grande ambition d’un roman polyphonique sur le pouvoir, hénaurme. Mais le ballet vertigineux des récits croisés autour du dictateur ne doit pas vous effrayer, car le non-sens ubuesque change ce cale-porte de 760 pages en une œuvre rare, à la fois légère, profonde et finement écrite. Il ne reste plus qu’à s’interroger : mais comment les autres prix ont-ils pu le rater ?

PRIX TROP VIRILO 2012 : ERIC NEUHOFF, Mufle (Albin Michel)

Le prix Trop Virilo couronne la poussée de testostérone la plus vivace, la giclure littéraire excessive. Peut-on être un héros Trop Virilo et cocu ? Et bien oui, puisque c’est Eric Neuhoff qui impose son Mufle (Albin Michel).

Il n’était pourtant pas aisé de vaincre la Jouissance européenne de Florian Zeller en finale, mais ce livre surpasse nos attentes par ses citations incroyables comme « Les femmes qui vous trompent ne sentent plus pareil. Elles traînent après elles des relents d’arrière-cour », ou encore « A Berlin, il s’ennuya. Il y avait plein d’Allemands et le zoo était en travaux. » Nous remercions Eric Neuhoff de nous offrir cette leçon de vie : un bon critique ne fait pas toujours un bon écrivain.

ACCESSITS

Nous avons lu et chroniqué (et acheté) nombre de livres cette année. Ce ne sera pas pour rien. Voici la liste des accessits pour consoler les écrivains déçus :

Le Prix Pilon de la forêt qui pleure (du livre dont le ratio (Qualité / (Tirage + Couverture Médiatique) est le plus faible) est remis au consternant Les Lisières, d’Olivier Adam.

Accessit Kelly Slater du livre qui surfe sur la vague revient à Fukushima, de Michaël Ferrier

Accessit du style Ségolène Royal revient à La Survivance, de Claudie Hunziger

Accessit Endives au jambon du plat qui ne plaît pas aux enfants et rarement aux parents revient à Christine Angot pour Une semaine de vacances.

Accessit Viri-lol du jeu de mot qui fait un bide sidéral (essayez chez vous) revient à Jean-Michel Olivier pour Après l’orgie et cette blague «  Althusser, à qui sa femme a dit Halte ! Tu serres ! »

L’accessit du livre dont le titre est un peu méchant, mais c’est quand même ce qu’on aimerait dire à Florian Zeller de temps en temps, revient à Tais-toi et meurs d’Alain Mabanckou.

Accessit de l’auteur qui aime les femmes qui aiment les hommes qui aiment les femmes (mais par derrière) revient à Philippe Djian, pour Oh…

Accessit de l’auteur qui n’a pas d’idée de titre pour son livre revient à Régis de Sa Moreira pour La Vie.

Accessit du titre qui devrait en faire réfléchir certains (comme Florian Zeller) revient à Patrick Besson pour Une bonne raison de se tuer.

Accessit Katherine Pancol du titre trop long avec des animaux saugrenus dedans revient à Moi j’attends de voir passer un pingouin, de Geneviève Brisac

L’accessit du livre avec lequel on se fait lourdement accoster dans le métro revient à Dans ma bouche, de François Simon

L’accessit du livre avec lequel, en revanche, on est vraiment tranquille dans le métro revient à Ne me cherchez pas, de Jean-Philippe Kempf

> Liste des finalistes (et leurs critiques)

Un jury à moustaches, composé d’hommes ou de femmes qui votent en hommes. Ce qui ne veut rien dire ? Ce qui ne veut rien dire.

Rencontre avec P.Jourde – Round 2

6 oct

Second round en compagnie de Pierre Jourde. Garde à gauche et crochet du droit à l’autofiction, embrassade avec Chevillard ; et un dernier petit direct à Le Clézio pour la route.

(Lire : Round 1 – Survol du paysage littéraire contemporain)

Du bon dans le mauvais : L’obscure clarté de Christine Angot, les beautés crépusculaires de Nothomb et de Picsou magazine

Jourde s’arrachant les poils du torse pour se les coller sous le nez.

PV : On a tous parfois la tentation de lire le dernier Foenkinos ou le dernier Beigbeder, même si on sait que ça va être mauvais…

PJ : C’est d’ailleurs pas tout le temps vrai. Les textes que Beigbeder a écrit sur lui-même ne sont pas tous mauvais. Même Amélie Nothomb : je lis ça sans déplaisir. Le problème c’est que ce sont des écrivains -Foenkinos en bien pire- dont on se dit à chaque fois qu’ils sont en train de faire les malins. Nothomb a un peu ce côté-là. Elle est intelligente, elle a toujours d’excellentes idées narratives. Après, elle les exploite n’importe comment, c’est dommage.

PV : C’est vous, dans le Jourde et Naulleau, qui étiez chargé de lire l’œuvre de Madeleine Chapsal. Est-ce que vous en retirez tout de même quelque chose de bien ? Des petits bonheurs de lecture arrachés à l’ennui ?

Une filiation entre la rythmique d’Angot et le rap

PJ : Oui, quand on lit Chapsal intensément, on se dit toujours qu’on est forcément meilleur. C’est bon pour l’ego. C’est tellement rien que c’en est effrayant. C’est presque difficile de repérer des erreurs stylistiques chez elle, c’est juste un désert accablant. Ce qui est incroyable, c’est qu’elle se dit féministe -elle était dans le jury du Femina d’ailleurs- alors que sa représentation permanente, c’est que l’homme est un grand aventurier que la femme attend. Vachement féministe… Donc je ne parlerais pas de bonheur de lecture. Pourtant ça arrive parfois, même chez des écrivains médiocres. Je me suis surpris à trouver qu’Angot faisait un bon usage de ses textes en les lisant. Comme elle écrit toujours sur des rythmes très simples, à l’oral c’est efficace, forcément. J’apprécie des bouses innommables parfois. Picsou magazine, c’est pas si bête… Il y a également des formes de littérature populaire que je trouve magnifiques. J’ai la collection complète de Donjon par exemple, de Sfar (et Trondheim, ndlr), je trouve ça super. Et Goossens est un génie absolu.

L’autofiction : une sombre passion française

PV : Depuis la parution de La littérature sans estomac, trouvez-vous que la littérature française a changé ?

Autofiction d’Einstein, par Goossens

PJ : Il y a toujours beaucoup d’autofiction, beaucoup trop. Je me suis trouvé récemment à un colloque de la SGDL (Société des Gens De Lettres, ndlr), sur l’interdit. A la tribune, c’était tous des autofictionneurs : il y avait Christophe Donner, Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme, Gabriel Matzneff… Que des gens qui se situent dans une sorte de modernité. Eh bien c’était pathétique de constater à quel point ils n’avaient rien à dire sur leur démarche, ni sur la littérature. Pas un embryon d’idée, juste des anecdotes à raconter… C’est le devenir anecdotique de la modernité, tout ce dont on avait marre dans la littérature de papa, quand j’avais 20 ans, c’est rentré par la fenêtre avec les autofictionneurs.

PV : Vous pensez que c’est une spécificité française ?

PJ : Je n’en vois pas à ce point à l’étranger. Peut-être parce que c’est en France que s’est le mieux réalisé ce péché de l’Occident qui consiste à penser que l’individu est le réceptacle de toute valeur, qu’il est sacré, que du moment où il s’exprime, c’est beau. Tout cela est même théorisé, Donner l’a théorisé sur l’imagination… Catherine Millet a dit qu’au fond, la seule vérité en littérature, maintenant, c’était la littérature de soi. Il y a vraiment un rejet de l’imagination.

C’est fascinant… C’est vraiment fou de ne pas comprendre qu’on se construit par autre chose, par le recours à des mythes, à des constructions imaginaires… En plus, ils considèrent que leur littérature est subversive, selon une vieille idée moisie depuis 1968 selon laquelle l’individu est en révolte contre la société. Ce qui est complètement faux, puisque la valeur sociale contemporaine par excellence, c’est l’individu. Toute la TV ne bouffe que de l’individu, ils sont donc absolument dans l’ordre des choses.

PV : Est-ce que vous avez l’impression de prêcher dans le désert ?

PJ : Bah non, puisque vous êtes là.

PV : Mais on est pas du tout d’accord avec vous en fait, c’est un piège… Nous on adore Angot ! Pourquoi ce sont d’ailleurs toujours ces écrivains-là qui sont mis en avant ?

PJ : Parce que ça fait 30 ans que la littérature, dans les médias, fonctionne par la réduction à l’individu. « Alors ce personnage, c’est quand même un peu vous ? » Ce genre de questions grotesques… C’est méconnaître la complexité des rapports entre un écrivain et ses personnages. Et puis ça évite de penser. Quand un journaliste peut éviter de penser, il se précipite sur l’occasion. Quand on n’a rien à dire, on raconte une anecdote, ça passe toujours très bien. Par contre, un embryon de théorie… J’ai l’impression qu’on a pris une espèce de retour de bâton, après la terreur théorique des années 60/70…

De la proximité entre Le Clézio et le club des 5

Entre Gracq et Foenkinos, deux conceptions du LOL, deux visions du PTDR

PV : Les écrivains français contemporains ne manquent-ils pas un peu de second degré ?

PJ : Oui, terriblement. Chez les grands écrivains, il y a souvent du recul, une légère ironie… Certes, il y a quelques grands écrivains qui n’en ont pas, Gracq par exemple. Mais ça m’a toujours manqué chez lui. Je n’en vois pas beaucoup d’autres…

PV : L’ironie est inhérente à l’écriture de Chevillard, pour parler de grands écrivains contemporains…

PJ : Ça peut être aussi un frein, parce qu’il est tellement intelligent, sur-conscient…

PV : Ça ampoule à mon avis certains de ses livres. Des lecteurs peuvent être découragés : C’est comme regarder un nuage, on ne voit pas tout le temps que le narrateur est en train de bouger.

La café était explicitement sympa. Devoir le dire, c’est un aveu d’échec.

PJ : Oui et puis on ne peut pas rater un mot, ça peut être son défaut. Il y a des livres de lui que j’aime moins, Sans l’orang-outan par exemple. Mais bon, c’est déjà 100 fois au-dessus de ceux des autres romanciers. Ce qui est fou, c’est que quand j’ai commencé à lire ses livres, les 4 ou 5 premiers, je lui ai dit « tu ne pourras pas aller plus loin, ce n’est pas possible ». Et en fait si. Le dernier c’est un de ses meilleurs, Dino Egger c’est incroyable. Il a aussi écrit de la poésie, c’est un poète magnifique… Enfin bon, on ne va pas passer la journée sur Chevillard. Il y a d’autres très bons écrivains, mais il y en a aucun dont je pourrais dire qu’ils sont impeccables stylistiquement. Sauf Michon peut-être. Par exemple, j’adore Marie-Hélène Lafon, je trouve que ce qu’elle fait est vraiment très intéressant… Mais, parfois on a envie de reprendre des trucs, de retravailler.

Le prochain Le Clézio parlera d’amitié entre les peuples, et attaquera la présidence

PV : Et Le Clézio, le nouveau pape français ?

PJ : Argh argh (il s’étrangle)… Il faudrait qu’on m’explique un jour ce qu’il y a là-dedans ? Chaque fois que j’ai lu Le Clézio, je n’ai pas compris : c’est la bibliothèque verte. C’est gentil, plein d’idées sympathiques. J’ai essayé de lire L’extase matérielle, Désert, Le procès verbal… J’étais accablé. C’est les idées gentilles que tout le monde a. Quel intérêt ? Je me laisse impressionner en revanche par Modiano, par cet univers un peu obsessionnel, cet espèce de clair-obscur… En plus Modiano ne dit rien, il n’est pas gentil, il est juste dans une vision.

 

(A venir : Round 3 – Boxe, pratique littéraire et couilles de sanglier)

 

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Rencontre avec P.Jourde – Round 1

5 oct

Pierre Jourde vs Prix Virilo : le clash – Round 1

Propos recueillis par Philippe, Marine et Stéphane

A votre gauche sur le ring (du café), le Prix Virilo, représenté par trois poids légers fourbes à l’esprit mauvais ; à votre droite, Pierre Jourde, boxeur émérite, critique littéraire, romancier et professeur de lettres à l’université de Valence. Combat en trois rounds entre deux conceptions de la littérature : l’une bonne, la nôtre. L’autre… Bah en fait c’est la même.

Premier round en forme de survol de paysage littéraire français contemporain. Jourde pousse dans les cordes Marc Levy et Foenkinos, jab, jab, et méchant uppercut au Goncourt.

Marc Levy : Naze depuis le milieu du XIXe siècle

Prix Virilo : Dans Confitures de culture, dans La littérature sans estomac, comme dans le Jourde et Naulleau, vous n’y allez pas tout le temps de main morte : Est-ce que la haine de l’imposture est la muse du critique ?

Pierre Jourde, garde haute.

Pierre Jourde, garde haute. La peur peut-être.

Pierre Jourde : Oooh, c’est bien formulé. En tout cas, c’est mon créneau. Ce ne sont pas forcément les « énormes bouses universellement reconnues comme telles » qui m’intéressent, plutôt les gens qui passent pour des valeurs auprès de critiques influents. Pour Marc Levy ou Gavalda, on a choisi de parler d’eux quand ils ont commencé à être légèrement intégrés : il y a eu des pages dans Lire sur Gavalda, disant que finalement c’était vachement bien, d’autres dans Le Monde sur Marc Levy, disant que finalement c’était pas si mal. Donc là je me suis dit hop, on peut y aller !

PV : Musso, Levy, Pancol – la sainte trinité – ne rencontrent pas tout le temps un succès critique mais sont des gloires de l’édition. N’a-t-on pas la littérature qu’on mérite ?

Marc Lévy, auteur de l'inoubliable phrase sur : "Une rue bordée de maisons". Jourde en rit encore.

PJ : Oui, et il faut faire avec. C’est pratiquement une constante depuis l’industrialisation de l’édition : depuis le milieu du XIXè siècle, il y a des Marc Levy. Son argument, c’est qu’il est celui par lequel il faut passer pour arriver aux grands écrivains. Certes, on est tous passés par des écrivains populaires. Seulement des écrivains populaires, il y en a des bons et des mauvais. Lui se place d’office dans la case « bon écrivain populaire », ce qu’il n’est pas, puisqu’il écrit comme un cochon d’une part, et d’autre part, parce que ses romans se résument vraiment à des situations de romans-photos. C’est pour ça que je crois à l’utilité de la critique : Beaucoup de gens m’ont dit « Marc Levy, c’est pas la peine, tout le monde sait que ce n’est pas un écrivain… » Eh bien non, il y a des millions de gens qui pensent que c’en est un. On me dit « vous méprisez les gens qui lisent Marc Levy ». C’est le contraire, c’est parce que je ne les méprise pas que je dois leur dire que Marc Levy, ce n’est pas bon.

PV : Certes, mais a-t-on les lecteurs aujourd’hui pour les grands écrivains ?

PJ : Oui, oui, on en a pas mal. Quand on pense qu’il y a 5 ou 6000 personnes qui achètent un livre de Chevillard… Mallarmé n’en vendait que 200 à l’époque.

Une Britney Spears qui murmure vaut mieux qu’une Darieussecq qui foenkinose

PV : Nous remettons chaque année un accessit, le Prix Pilon de la forêt qui pleure, pour le plus grand barouf médiatique autour d’une imposture. Cette année, vous en voyez un ?

PJ : Foenkinos pourrait entrer dans cette catégorie-là.

PV : Qu’est-ce qui selon vous caractérise Foenkinos ?

PJ : Il en fait des tonnes, il est dans la démonstration permanente de qu’est-ce-que-je-suis-rigolo. C’est insupportable.

PV : Il est pourtant pas très drôle…

Foenkinos, un auteur qui plaît aux cougars

PJ : Bah non, c’est ça qui est embêtant !  L’année dernière il est allé aux Etats-Unis pour représenter la littérature française avec Marie Darrieussecq et je ne sais qui encore… Les pauvres Américains : Avant c’était Robbe-Grillet, maintenant c’est Foenkinos et Darrieussecq… Darrieussecq, elle picore dans l’air du temps. C’est juste de l’eau tiède.

PV : Darrieussecq avait eu des problèmes de plagiat il y a quelques années, cette année c’est assez à la mode… Un avis là-dessus ?

PJ : La ligne de défense des plagiaires c’est l’intertextualité. Evidemment, on est imprégné de littérature, j’ai écrit des textes où il y a du Nerval, où je fais un clin d’œil à une phrase de Proust… Mais ce ne sont pas des paragraphes. Et encore moins des paragraphes entiers piqués à des auteurs difficilement repérables… Je crois que la limite est là.

PV : Quels sont les romans de la rentrée qui vous paraissent notables ?

PJ : Le ravissement de Britney Spears, c’est magnifique. Jean Rolin a un humour à froid comme ça, l’air de rien… C’est désopilant. Il greffe une histoire d’espionnage sur tout un portrait de cette faune d’Hollywood… Certes, l’intrigue est foutraque, mais j’aime bien ça. Surtout un type en poste à Murghab, dans le Haut-Badakhchan, pour surveiller la frontière du Tadjikistan. C’est grand je trouve… Vous vous souvenez ce film de, comment s’appelle-t-il…

PV : … (Silence angoissé de notre côté : défi culturel, saurons-nous le relever ?)

Pierre Jourde, une certaine vision de la rentrée littéraire (à moustache)

PJ : Sacha Baron Cohen, où il enlève Pamela Anderson dans un sac ?

PV : Borat ! (soulagement)

PJ : Oui, il y a un côté comme ça… il a vraiment un humour décalé, en même temps il fait un portrait de notre monde déréalisé…

La guerre, c’est mal… Surtout dans la rentrée littéraire

PV : Qu’est-ce que vous pensez des sempiternels thèmes de la rentrée : guerre d’Algérie, guerres mondiales, roman de deuil…

PJ : Ca fait un moment que ça dure, j’avoue que ça me fatigue un peu. C’est ce qui me retient dans la lecture de l’Art français de la guerre, je n’arrive pas tellement à avancer, c’est tellement attendu. Ce que j’aime bien chez Carole Martinez par exemple (ndlr : Du domaine des murmures), c’est qu’elle ose quelque chose de différent : Un roman médiéval, c’est ce qui peut donner de pire -ça aurait pu être Jeanne Bourin- eh non ! Elle réussit son truc, elle en fait quelque chose de surprenant. Il y a d’autres tendances qui se dessinent, notamment une tendance au roman loufoque, à la Pluyette, des gens comme ça, je trouve ça très bien.

Où les grands prix littéraires se prennent un bon crochet du droit

PV : Vous vous êtes réjoui publiquement de l’arrivée d’Eric Chevillard au Monde des livres. Avec lui, c’est une des premières fois qu’on lit une critique et qu’on rit franchement. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte d’esprit de sérieux généralisé dans la façon dont les livres sont traités ? Et pourquoi ?

PJ : C’est accablant. Je crois que les critiques sont tétanisés, plein de l’importance de leur tâche et qu’ils ont la trouille de leur ombre. Ils sacralisent complètement le livre. Le truc des journalistes c’est de proclamer qu’ils ont très peu de place, donc qu’ils ne parlent que des bons livres. Mais c’est faux en fait, c’est dans l’articulation du bon et du mauvais que se dessine une valeur. Quand on ne dit que du bien, c’est rarement honnête. Mais c’est peut-être en train de changer… Par exemple le Nouvel Obs (ndlr : où PJ tient son blog), ils étaient beaucoup plus gourmés avant. Là ils envoient.

PV : Comment expliquez-vous ce changement ?

PJ : Je crois qu’il y a une nouvelle génération, qui ne gobe plus toutes les fariboles des vieux bonzes qui avaient 20 ans en 68. On ne la leur fait pas à l’intimidation progressiste. Ils veulent du concret. Beaucoup de gens de ma génération ont encore un regard très idéologique sur le livre. Vous voyiez ce que disait Catherine Millet sur la liste de Beigbeder (ndlr : Le dernier livre de Beigbeder est une liste de ses livres préférés)? Elle disait que c’était n’importe quoi et elle avait raison, mais elle sous-entendait qu’il y a des livres réacs, en soi. La nouvelle génération ne donne plus dans ces conneries. Sauf peut-être aux Inrocks, où ils ont bu ça à la tétine.

PV : Dans Pays perdu, vous écrivez que "le chien est un être humain comme les autres". De même, les jurés du Goncourt sont-ils des critiques comme les autres ? Qu’est-ce qui fait qu’ils se trompent avec une telle constance ?

PJ : Mettons à part les renvois d’ascenseur, imaginons que ça n’existe pas. Je pense qu’il y a des critiques absolument sincères mais qui n’imagineraient pas fonctionner autrement, hors des valeurs établies, récompenser le livre dont tout le monde parle. C’est du conformisme intellectuel. Le Goncourt vole au secours du succès.

Si vous le branchez sur Marc Lévy, vous allez rire.

PV : Sur le web, quels sont les sites littéraires et critiques que vous consultez ?

PJ : Libres critiques. Un site sur la littérature de pointe. C’est très intéressant, on apprend plein de trucs. Avant j’aimais bien la vipère littéraire, mais il a cessé toute activité depuis qu’il a été dénoncé par Stalker. La vipère littéraire, c’était un très bon critique, qui officie à Chronic’Art. Je regarde Stalker aussi, bien qu’il m’énerve. C’est un blog de Juan Asensio, très érudit… Il se prend pour Léon Bloy. Il attaque des gens sur un ton apocalyptique. J’ai des rapports avec lui un peu… Disons que quand il s’en prend à des gens comme Haenel ou Meyronnis, je suis derrière lui, quand il s’en prend à Chevillard, beaucoup moins. Ça m’agace.

À suivre, le deuxième round, où seront abordées les valeurs crépusculaires de certaines œuvres (Chapsal, Angot, Super Picsou), la nuit de l’autofiction, avant l’aurore de Chevillard.

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Namelist, la rencontre

6 sept

« Il existe un lien entre l’achat de pot à moutarde de 10 L. et un vote RPR. »

- L’ITW de la NAMELIST (propos recueillis par Philippe)

Comme tout n’est pas roman, le Prix VIRILO a décidé de rencontrer des auteurs portant haut la moustache de l’élégance littéraire sans pour autant être dans la course aux Prix : premiers élus, les auteurs du brillant blog de la NAMELIST.

Nous recommandons à Pierre une moustache fournie, type "Maître fromager"

La simplicité de l’idée participe à la beauté de ce tumblr : un prénom, une image, suivie d’une description courte et naïve comme un couteau. Si vous souhaitez comprendre pourquoi vous ne pouvez déjà plus appeler votre enfant Ulrich, Cathy ou encore Ophélie, nous vous invitons sans plus tarder à constater l’hécatombe sur ce lien… Un petit avant-goût :

« Ophélie ne peut être que jeune et jolie. Dommage pour Ophélie, condamnée depuis sa naissance à courir après son prénom. »

Le brillant jeu de massacre continue. Les auteurs remplissent leur tableau de chasse dans l’ordre alphabétique et en sont à leur deuxième « V », un certain Valery « plus long que grand ». C’est dans un effort désespéré pour ne pas voir leurs prénoms rapidement souillés par un texte assassin que trois moustaches viriles sont allées à la rencontre des auteurs, dans le charme étrange d’un restaurant italien que l’on pourrait qualifier d’agressivement cosy. Pierre et Julien, deux des trois auteurs (Johann est en Espagne) s’assoient. Tout le monde se moque rapidement d’un des jurés, Stéphane, car il a pris un cocktail de fiotte (une Frozen Magarita bien peu virile). Pour votre confort de lecture, nous supprimons les (hahaha) (rires) et (lol) qui auraient pu parsemer le texte.

« Depuis peu, Alain a une Hyundai. »

VIRILO : Allez, on arrête de se moquer de Stéphane. Qui êtes-vous, et comment est née cette merveilleuse idée ?

Julien s'arrache "au doigt" les poils pour ne laisser que la moustache pour la photo. Un geste fort apprécié.

NAMELIST : Nous sommes deux amis du Nord de la France. On se connaît depuis déjà quelque temps et auparavant on s’était commis dans quelques petits essais d’écriture commune, mais rien de très abouti. Nous nous sommes retrouvés lors de vacances dans un camp pour handicapés (sic) et nous avons commencé une sorte de journal de bord de vacances. Nous avons gratté des généralités très courtes, très ramassées, des phrases définitives comme « Toutes les Sandy ont un tatouage de dauphin ». Ça nous a plu. Nous avions les bases d’un précis de Monognomonie (ndlr : science des prénoms).

Passer à l’étape du tumblr a changé le format (description plus longue notamment) mais l’idée était là : un nom, et une description, souvent acide.

Par la suite, un troisième auteur nous a rejoints (Johann Trümmel), et nous travaillons à distance avec lui.

« Il existe un évènement, sinon grave, du moins fondateur, qui fit basculer le cours des choses. Un matin de printemps, Véronique découvrit le monde de la verrine. »

VIRILO : Justement, on est assez surpris de voir trois auteurs : Quand on lit le blog, on a l’impression d’une grande cohérence, d’une écriture et d’un rire commun, quelles règles stylistiques vous fixez-vous ? Comment faites-vous pour travailler à plusieurs mains ?

NAMELIST : Tout d’abord, il y a du travail d’écriture, beaucoup de relecture entre nous, on efface. Mais au-delà de quelques règles de base (ne pas faire trop long, être percutant), l’exercice impose déjà de lui-même un langage commun, à commencer par l’humour. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait une recette. On n’a pas encore industrialisé le process. Evidemment, on confronte nos idées et parfois nous ne sommes pas d’accord, mais on ne va pas non plus se blesser les uns les autres. C’est un équilibre.

« Rarement aura-t-on autant joui de la transparence d’un prénom : Cathy est petite, nerveuse mais vraiment sympa. »

VIRILO : Pierre Jourde a écrit un portrait… Vous acceptez les contributions ?

NAMELIST : En fait pas trop, sinon nous devrions mettre le moindre texte envoyé par nos amis et même si cela peut sembler réducteur, nous préférons garder le contrôle de ce qui est écrit. Vous parliez de cohérence. Il faut en effet aller loin dans le détail et tout texte, même très drôle, ne peut pas être dans la NAMELIST. Ce n’est pas un blog participatif. Maintenant quand une personnalité se donne du mal et veut bien nous envoyer un texte, on ne va pas le nier, c’est gratifiant et super sympa.

VIRILO : Vous parliez du rire comme langage commun, mais ce n’est pas n’importe quel rire, c’est très grinçant, assez méchant, et ce qui est d’autant plus cruel c’est que vous n’êtes pas tant dans la caricature que ça…

NAMELIST : On y a réfléchi, et on ne pense pas écrire quelque chose de gentil, ce ne serait pas dans l’esprit. En même temps, c’est vrai que l’on ne force pas tant le trait que ça. On est peut-être cruel mais on essaie de ne pas être gratuitement méchant.

« Petite meuf enthousiaste, Alix croque la vie à pleines dents. Durant ses années lycée, un peu débridées, Alix faisait figure de fille “un peu ouf question cul”. »

VIRILO : Vous ne visez pas n’importe qui. Ça fait penser à l’émission « strip tease », mais qui parlerait des personnes qui d’habitude passent totalement sous le radar, pas les beauf’, plus les gens très communs.

NAMELIST : Oui, exactement. On n’aime pas taper sur des cibles faciles, des pauvres gens. Et se moquer de la misère ce n’est pas très drôle, c’est assez sordide en fait. Que quelqu’un possède une moquette orange et une vieille tapisserie à fleur, je trouve cela moins drôle que quelqu’un « qui est fier d’avoir une Honda ». Notre ciblage est assez large en fait, là encore nous ne nous fixons pas de règles. L’essentiel c’est le rire du détail. Tous ces petits traits de caractères dessinent une sociologie cachée que nous prenons plaisir à révéler. Nous pensons par exemple qu’il existe un lien entre l’achat de pot à moutarde de dix litres et un vote RPR. Ou à la rigueur d’être adjoint dans une mairie « divers droite ».

« Nestor boit une décoction de racines. Puis il court poser un res-ex (étron) aux toilettes, comme tout le monde. (…) Mais tout le monde n’est pas possesseur d’un chignon. »

VIRILO : Vous évitez d’ailleurs particulièrement bien les clichés. On dirait des anti-portraits "à la Amélie Poulain", mais avec toujours une grande justesse dans les références, avec des idées que l’on ne trouve pas ailleurs.

NAMELIST : Nous recherchons le micro-détail qui va faire mouche et qui va parfois donner tout son sens à un nom. Il faut l’expression qui va avec : « Le monde de la verrine ». Nous aimons également beaucoup travailler sur le jardin secret, la petite fierté tapie ou la petite honte cachée. C’est une excellente matière littéraire. Mais là encore c’est le détail qui permet de sortir du cliché. Qu’Alain ait eu la folie de faire deux chèques en bois dans sa vie et qu’il s’en souvienne, bon OK, mais ce qui est encore plus drôle, c’est pourquoi il les a faits… Il faut juste aller un petit peu plus loin dans le détail et ça devient poilant.

« Ulrich insiste bien : c’est Ulrich, pas Ulrik. Il s’est renseigné auprès de son corres’ allemand lors du voyage scolaire de 3e. » 

VIRILO : Et tout ça sans vulgarité…

NAMELIST : Oui, ou juste la vulgarité commune, celle qui sortirait de la bouche du « prénom ». En tant qu’auteurs, nous évitons de porter des jugements de valeur trop évident dans le texte. Ce serait trop lourd par exemple d’écrire « Une passion à la con », on préfèrera évoquer « une singulière passion ».

VIRILO : Prenez-vous exemple sur des proches ? Et comptez-vous écrire sur vos propres prénoms ?

NAMELIST : Parfois, on s’inspire, oui, on ne peut pas s’en empêcher. Mais certaines personnes sont des patchworks, il y a un peu de tout le monde dedans. D’autres sont plus identifiables. C’est sûr que ce n’est pas agréable de se « lire » dans le blog, mais ce n’est possible que pour un ou deux prénoms… Et puis on ne va pas s’épargner : on compte écrire sur nos prénoms, mais on cherche encore la meilleure manière. Soit en écrivant sur nous-mêmes en étant particulièrement méchant, soit en dézinguant un autre auteur… Nous verrons bien.

« Ce qui est bizarre, c’est que Sabine adore souvent ce qu’elle voit, mais termine toujours par une même remarque à la sortie : c’était génial, mais le précédent était quand même mieux, histoire de bien montrer à tout le monde qu’elle connaît, (…) que Bloc Party elle avait trouvé leur premier single en import, bien avant qu’ils soient connus en France.»

VIRILO : A l’heure de se quitter, quelle actualité pour la NAMELIST, le média internet est-il le seul horizon ?

NAMELIST : Eh bien nous en sommes à notre troisième alphabet, toujours en alternant un homme, une femme. Nous allons également écrire dans CHRONIC’ART, trois noms par numéro, dès la rentrée. Ça c’est de la grosse actu. Et Inch’ Allah, disons pour Noël 2012, nous espérons un livre, mais ce n’est pas encore fait…

Retrouver la NAMELIST régulièrement pour un nouveau prénom sur ce lien, et dans le CHRONIC’ART papier, dès maintenant, youhou !

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