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La Révolution française, de Louis-H de La Rochefoucauld

30 sept
duvet frotti

Rasoir Guillotine

Editions Gallimard (L’Infini)

Lu par Philippe

« Nous sommes issus d’un peuple qui a beaucoup souffert » Tonton David

Livre fin de race

Roman fin-de-race

Le pitch du livre est prometteur : L-H de La Rochefoucauld, jeune velléitaire, imagine que son spleen de génération Y est en fait une mélancolie aristocratique. Sa vie est un peu minable, mais Louis-Henri a trouvé le coupable : lui et les siens sont issus d’une famille qui a beaucoup souffert, et assez injustement d’ailleurs, de la Révolution et de la France. Au même titre qu’un fils de harki, Louis-Henri est une victime.

Avec l’humour et l’opiniâtreté des vrais aigris (et donc non sans lourdeur), le narrateur va alors égrener les récits de ses glorieux anciens, tentant en vain de faire entrer sa petite vie médiocre dans la grande lignée de la loose rochefoucaldienne.

Le roman fin-de-race

Tout ça aurait pu être agréable ; c’est un peu érudit, c’est distancié. Les critiques obligatoires (pédanterie et suffisance) sont annihilées par le projet d’écriture : c’est un petit con d’aristo mal dans sa peau qui nous parle.

Le juré après lecture

Le juré après lecture

Hélas, l’autofiction -même parodique- touche assez vite les limites de son genre : c’est autocentré, ça n’a rien à raconter et surtout, on s’en fout pas mal. Le lecteur est un peu dans la peau de ce mec coincé à une table de mariage à côté d’un nobliau bourré, ce dernier ne se rendant pas compte que refaire l’histoire de France par ses ancêtres, ça n’est pas captivant.

En somme, un rare cas de littérature fin-de-race : l’auteur a des souvenirs d’élégance, des rumeurs de style, une position sociale élevée (Gallimard nrf, tout de même) mais une fâcheuse tendance à se croire passionnant de facto. Reste l’interrogation éditoriale : pourquoi l’a-t-on laissé se triturer le nombril devant tout le monde ? Un peu d’humour n’excuse pas tout. Et de nous souvenir qu’à une certaine époque, on guillotinait pour moins que ça.

Qu’on lui coupe la moustache !

Le Condottière, de Georges Perec

9 oct

Jeu de moustache

Seuil

Lu par Paul

Au Virilo, on aime soutenir les petits jeunes qui débutent, surtout quand leur premier roman vient enfin d’être publié et qu’on le trouve pas trop mal. C’est le cas de ce Condottière qui ma foi laisse augurer pour son auteur d’une jolie carrière dans le monde des lettres. 

Pour quelques dollars de plus

Gaspard Winckler, peintre de génie et faussaire professionnel, est au bout du rouleau. D’ailleurs il assassine son patron dès la première page. Le lecteur se croit embarqué dans une sorte de polar helvétique, avec des chefs d’oeuvre de la Renaissance – copiés ou non – en toile(s) de fond. Que les fans de Columbo passent toutefois leur chemin, car ce Condottière n’a rien d’une enquête criminelle. Cet assassinat n’est pour le narrateur qu’un prétexte pour faire un petit point sur sa vie, son oeuvre.

De l’art ou du cochon ?

Du peintre italien Antonello de Messine (1430-1479), Winckler n’ignore pas grand chose. Il a tout lu de lui, il connaît toutes ses inspirations, maîtrise toutes ses techniques et sait parfaitement les reproduire. Comme lui on en vient à se demander où se situe la frontière qui sépare dès lors le maître de l’élève, le copieur du copié, mais en l’occurrence, ce questionnement prend un tour un peu plus dramatique pour Winckler que pour nous. 

Marie-José-Georges-Pérec : Du neuf avec du vieux

Refusé par les éditions du Seuil en 1958, qui le publient finalement en 2012, Le Condottière autorise au juré moyen une petite escapade au beau milieu de la rentrée littéraire. On renoue dans ces pages avec un rythme et une atmosphère qui semblent avoir disparu des romans contemporains, qu’il faille ou non le regretter. Le premier refus du Seuil aurait, paraît-il, été motivé par plusieurs tournures et jeux de mots jugés déplacés, comme par exemple "un bon Titien vaut mieux que deux Ribera".

Pardonnons donc au Seuil d’avoir congédié Georges Perec pour ses jeux de mots. D’abord parce qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, comme le prouve cette édition tardive du Condottière, ensuite parce que cette grande maison contribue désormais régulièrement, et avec un enthousiasme jamais démenti, au côté LOL de la rentrée littéraire française.

La Patiente, de J-P Mégnin

12 sept

Duvet gynéco

La Dilettante

Lu par Philippe

Viens. Voir. Viens voir le pitcheur non n’aie pas peur

Juré (rasé) à la lecture du pitch…

Il est des livres délicats à noter. Trois ou quatre moustaches ? Ce court roman est limite une nouvelle, ce qui fait cher les 15 euros. Va pour trois moustaches.

Pour le reste, le bouquin est réussi. C’est surprenant car le pitch part pourtant trèèèès mal, puisqu’il s’agit tout de même d’un gynécologue homosexuel (enfile le sabot gauche) qui ausculte une patiente qui est peut-être l’amante de son amant (pareil avec le sabot droit).

Attention spoiler, (maintenant avec tes deux sabots tu marches vers le lecteur) elle est enceinte. Tadaaaaaaa. Et encore si je vous disais la grande révélation du livre (je ne le ferai pas), vous me diriez "noooooon, il n’a pas osé quand même"… Au risque de faire du mauvais esprit, on pourrait aussi imaginer (et regretter) l’énoncé miroir : une femme proctologue a un patient homo qui s’avère être l’amant de son mari. Elle doit vérifier ses hémorroïdes et se pose des questions sur son couple.

Le spéculum sensible de l’auteur 

En lice pour l’accessit de la couverture bien laide

Et pourtant là n’est guère l’important. Avec une finesse rare, Mégnin décrit les zones d’ombres (lol) d’une relation en évitant les clichés… Les réactions des personnages, qui semblaient trop écrites, apparaissent à la lumière de la dernière révélation comme très justes.  On a envie de surligner au stabilo plusieurs phrases comme

"La souffrance, ça fonctionne par étape. Ce n’est pas un sentiment. Souffrir, c’est prendre conscience, petit à petit, des différentes composantes de la douleur."

Subtil, c’est bien le terme qui convient à ce roman malgré les sabots sus-nommés et la couverture bien laide, merci Le Dilettante. Ça donnerait presque envie d’aller chez un gynéco gay. Un désir tabou et paradoxal pour un membre du jury virilo.

NB : Re spoiler, notons que l’auteur traite avec talent une idée toute bête mais formidable : un héros qui ne tient qu’un second rôle dans une histoire d’amour et le découvre petit à petit.

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duvet frotti

Lu par Lina

Rencontre avec Ariel Kenig, un mec qui vit un miracle

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Par Philippe et Stéphane

Peut-on écrire de l’auto-fiction sans être médiocre ? Peut-on décrire  la modernité avec décontraction et profondeur ? Plus ardu, peut-on caser dans une même page Mosey Sarkozy et un type qui se branle dans le fond d’une salle d’ordis ?

Les athées en seront pour leurs frais : l’auteur du Miracle existe, nous l’avons rencontré !

(Rires)

La moustache, c’est maintenant

Ariel Kenig, au talent duquel cette piteuse entrée en matière ne fait pas honneur, nous a donc accordé un petit entretien.

Qui es-tu, Ariel ? Ariel est jeune (1983), autodidacte et a déjà publié cinq romans. Le dernier s’appelle "Le Miracle", aux éditions de l’Olivier. Il écrit aussi pour la littérature jeunesse, le théâtre et le cinéma. Il fait des tee-shirts également. Bref, il s’éclate dans son métier d’auteur. Bien qu’il s’inscrive dans une école qui est loin de faire l’unanimité au Virilo – l’autofiction – la finesse et la cohérence du regard qu’il pose sur notre société nous ont séduits. Or rappelons-nous le mot de Marcel : "Le style pour l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de techniques mais de vision". A ce compte, Ariel Kenig mérite toute notre attention.

Le Miracle

Dans Le Miracle, Ariel raconte une histoire largement vécue : une vieille connaissance le recontacte pour lui proposer des photos de vacances de Pierre Sarkozy, présent non loin d’une catastrophe naturelle au Brésil. L’auteur tente en vain de les revendre à la presse people, avant de s’apercevoir qu’elles sont visibles par tous sur le profil Facebook de celui que, dans le milieu de la night, on appelle affectueusement DJ Mosey. Au fil des péripéties de cet épisode anecdotique, Ariel Kenig expose sa perception des rapports de forces sociaux qui perdurent aujourd’hui et de la façon dont ils transparaissent dans les systèmes de représentations de notre époque (les médias et Facebook). Critique à venir sur le site du Virilo. Mais désormais, place à Ariel, dont vous pouvez découvrir le portrait sur le blog ami du Virilo, POTAJ.

Prisonniers de l’écran

Pourquoi l’autofiction ?

J’ai découvert la littérature via l’autofiction : Christine Angot, Guillaume Dustan, Michel Houellebecq… J’avais 17 ans et jusque là, la littérature était restée loin de moi. Je n’ai commencé l’autofiction qu’à partir du moment où j’ai pu dire d’où je parlais. Au début c’était compliqué car j’étais en pleine transgression de classe. J’ai écrit pour avoir le pouvoir et pour transgresser ma classe.

Quand j’ai lu Génie divin, de Dustan, j’étais fasciné, je me suis dit que j’allais écrire moi aussi. Je l’avais vu à la TV chez Ardisson, il était avec sa perruque et tout ce qu’il me disait me semblait incroyablement normal. (ndlr : l’interview est effectivement très intéressante)

J’ai été marqué chez Dustan par la douceur absolue du narrateur. Il réconciliait des sentiments extrêmes, en les inscrivant dans une vraie démarche littéraire, c’est-à-dire politique. Il était pour un élitisme de masse, avec une démarche hyperindividualiste, qui fait pour lui figure de prérequis au bonheur. Il tend la main au lecteur.

C’est un vieux débat, mais l’autofiction, n’est-ce pas un renoncement à la dramaturgie ?

Je n’écris pas comme on tient un journal intime… J’ai su que j’allais faire le livre quand j’ai trouvé les trois parties et le titre. J’avais un angle, un prétexte. A partir du moment où j’allais dénoncer un faux miracle, j’avais le droit de faire une sorte de méta-narration et de suivre des liens plus logiques que narratifs. On suit plus un parcours de pensée qu’une histoire.
Je crois qu’on peut être un bon écrivain et pas un romancier. Je dis que je fais des romans par convention. Je dis d’ailleurs plutôt que je suis auteur. Je ne me pose jamais ces questions-là. Je fais des livres, j’achève des textes.

Ariel roule ses cigarettes. Old school.

Ecrire pour vivre ou vivre pour écrire ?

C’est le dilemne permanent. J’écris des livres pour vivre plus intensément et inversement… A l’avenir, j’aimerais par exemple raconter comment j’ai rencontré la société à travers le sexe. Dans ce cas-là, j’ai peut-être parfois vécu des choses avant tout pour les tester, et les raconter.

De même, quand tu ne vis plus grand-chose, tu n’as plus grand-chose à écrire, comme Christine Angot, qui est devenue une grande bourgeoise et qui publie des livres maintenant médiocres.

En quoi l’écriture te permet-elle de vivre plus intensément ?

De façon très prosaïque d’abord, parce qu’elle me tient à l’écart du salariat, de beaucoup de normes sociales… Elle libère mon agenda. Il y a aussi un phénomène de compensation : c’est tout aussi extrême de passer 4 heures devant son ordi que de sortir jusqu’à 6h du mat. Je vis peut-être même plus intensément quand je suis devant mon écran.
Enfin l’écriture a multiplié mes grilles d’analyse. Quand je rencontre des gens, je les vois dans un profil sociologique, une inscription esthétique…

Il t’est arrivé de dire que tu essayais de faire de ta vie une expérience, d’en toucher les limites… Pourquoi ?

Je traverse la vie comme une expérience intense, je la teste… J’essaye vraiment. C’est peut-être lié à l’ennui de l’enfance. Ma peur panique numéro 1, c’est les précautions installées dans la ville, la standardisation des objets et des moeurs…

Ne crains-tu pas d’être toi aussi dans une posture d’écrivain avec ses propres routines, ses propres standards ? Car comme tu es le "héros" de tes livres, cela influe directement sur ta narration…

C’est une question importante dans l’auto-fiction : Comment apparaître ? Et pour y répondre il faut se poser cette question : qu’est-ce que je veux raconter… L’auto-fiction n’est pas si nombriliste que ça en fait. Par exemple, on peut reprocher une certaine désinvolture au héros, mais je ne pense pas avoir trop fait le mariole, en me la jouant…  J’ai tenu à montrer les mauvais sentiment du héros qui le pousse à agir : la haine du pouvoir en place (époque Sarkozy, ndlr), mais également un côté velléitaire… En somme j’ai essayé d’être de bonne foi.

Ton écriture est sans effet de style, ton histoire s’arrête brutalement… Pourquoi ces choix d’écriture, typique de l’auto-fiction ?

Mon écriture est choisie, dans le sens où il y a rature et élagage… En France, on vit un peu dans le mythe d’une écriture en un jet, expiatoire… Beaucoup de gens m’ont aidé à travailler cette dimension technique, basée sur des règles simples mais difficiles à bien tenir comme la justesse de l’adverbe, le point-virgule ou la prudence à l’égard des effets. Il faut se méfier des allitérations et du kitch.

Pour ce qui est de l’histoire, je considère l’avoir bouclée. L’intrigue des photos de Sarkozy sont un prétexte, le vrai sujet, c’est la circulation des images, la médiasphère. Voilà pourquoi je parle de la télé 3D ou de profils Facebook. Il y a aussi le thème transversal du miracle, évidemment…

Tu fais de l’individualisme le socle de ta philosophie de vie, pourquoi ?

Lectures d’écrivain

Le discours ambiant sur la société ultraindividualiste dans laquelle on vivrait est un gros poncif qu’on entend partout, mais il me paraît absolument faux. Si la société était vraiment individualiste, les gens iraient mieux. La société est égotiste, pas individualiste.

Regardez les magazines féminins, où tout est écrit à la première personne. "J’aime, je like…" C’est d’une violence conformiste… Si la société était vraiment individualiste, les gens n’accepteraient pas que l’on parle à leur place. Personne ne pourrait le supporter.

Aujourd’hui les gens sont désindividués. En consommant les même standards marchands et baignant dans une sorte d’esthétique du pauvre, l’estime que l’on porte à soi se dégrade. Les égos sont terriblement dégradés. D’où l’ironie permanente : on rit d’être insulté, du fait d’être nul…

Je pense que les gens ne sont pas du tout assez individualistes, dans leurs goûts, leurs choix… Etre individualiste, c’est penser à soi, par soi-même. J’ai pas l’impression qu’en étant obèse devant le Juste prix on pense à soi. Il y a un conformisme de la médiocrité. Et le problème miroir de la dictature du cool.

Un roman peut-il, doit-il, être politique ?

Je ne conçois pas un roman hors du politique. La question c’est la définition du politique. Je ne vais pas faire de roman militant. Mais pour moi les 5 dernières années étaient d’une violence absolue. Cette situation politique d’exception a fait que j’ai écrit des romans très politiques. Quand j’entends Sarkozy dire "je ne veux pas de la lutte des classes", pour moi c’est une phrase indigne.

En plus toutes les technologies nous poussent à revoir notre rapport au politique. Je ne sais pas comment sortir du politique. Si je tombe amoureux dans un de mes livres, il y aura forcément une extraction sociale. Si je mets un personnage au chômage, qu’est-ce que ça veut dire ? Si je mets un flic, sera-t-il rebeu ? Si demain je faisais un roman sur la mode, ce serait encore politique.

> Le portrait d’Ariel Kenig sur le blog POTAJ

> Petite lecture par Ariel (fans de Sarkozy et/ou Michel Drucker s’abstenir)


Les Sauvages, de Sabri Louatah

30 avr

Moustache d’or

Editions Flammarion

Lu par Stéphane (Tome 1)

Ca y est, le Virilo 2012 est plié. Chevillard, Toussaint, Mauvignier, NDiaye, Littell et autres poids plumes, rangez vos Mont-Blancs et Moleskines, fermez Word et glandez sur Facebook : inutile de publier cette année, vous serez vaincus.

Les moins fiers pourront toujours se rabattre sur des prix secondaires : mais en 2012, qui veut encore d’un Goncourt ? Qui voudrait d’un Renaudot, d’un Femina, d’un Interallié  ? Personne ! Pour quoi faire ? L’accrocher dans les toilettes, à côté de son brevet des collèges ? Tout au plus… Non, ayons le courage de le dire, ces scories du XXè siècle n’intéressent plus guère les auteurs.

Le romancier du troisième millénaire livre un bien plus noble combat. Sa quête de perfection l’épuise, il n’ose en rêver, s’en croit souvent indigne (à raison), se découragera mille fois, recommencera mille fois, écrira, raturera, et tout cela dans un but, seul et unique, majestueux et idéal : la beauté / gagner de la thune / serrer des meufs / avoir un bisou de sa maman  le Prix Virilo.

Qu’est-ce que la littérature, sinon le prix Virilo ? Qu’est-ce que le prix Virilo, sinon – eh oui – la littérature ?

Or voilà le drame : 2012, pour tous les écrivains sauf un, sera une année blanche. Car – personne le sait, pas même encore les autres jurés – mais le Virilo, dans 6 mois, ira aux Sauvages, de Sabri Louatah.

Certes il faudra convaincre mes camarades du jury, qui se croient toujours autorisés à donner leur opinion, comme si la mienne n’était pas suffisante (?!). Mais gageons que la seule lecture des 300 pages de ce thriller suffira à les rallier à ma cause.

moustache à poil, moustache sauvage

Je n’aurai pas à ajouter un mot à ceux qui composent cette fresque urbaine, sociale, poétique, contemporaine, haletante, complexe, dramatique et lumineuse, à mi-chemin entre Tolstoï et The West Wing.

Je n’aurai pas besoin de souligner l’exploit dramaturgique de ce premier roman, pas besoin d’applaudir la justesse des dialogues, écrits dans la langue des banlieues, des immigrés, des jeunes, des vieux, des bourgeois, des politiques… Dans toutes les langues de la France d’aujourd’hui.

Chacun s’inclinera devant le talent si manifeste de ce jeune romancier, qui pourra ainsi recevoir, avec les honneurs du Virilo, 11 euros pour se lancer dans la vie.

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Farouches bacchantes

  Lu Par Gaël (Tomes 1 et 2)

Les Sauvages a ouvert en fanfare la saison virilesque avec un fort pileux score de cinq moustaches, décerné par Stéphane. Assurément, ce roman, ou plutôt ces romans puisque l’éditeur a déjà annoncé que la série comprendrait quatre volumes, constitue une excellente surprise, avec une grande originalité : l’envie de raconter une histoire.

Louatah met le paquet pour nous convaincre

C’est sans doute cette propriété devenue étonnante dans le paysage littéraire français qui lui vaut une kyrielle de comparaisons : Dostoïevski et 24 heures Chrono, dit la jaquette. Tolstoï et Westwing, dit le général cinq moustaches Stéphane, ce à quoi j’adhère : il y a indubitablement, dans l’intention sinon dans la langue, du Guerre et paix. Et dans la construction, une profonde influence des formats télévisuels courts.

De quoi s’agit-il ? En guise de famille Rostov, les Nerrouche, famille stéphanoise d’origine kabyle, que nous rencontrons au moment du mariage d’un des plus jeunes cousins. Par hasard, mais c’est ce hasard qui fonde le scénario, la cérémonie et la fête ont lieu la veille du deuxième tour de l’élection présidentielle française de 2012 que Chaouch, imaginaire candidat PS originaire d’Algérie, est en bonne position pour emporter. La coïncidence temporelle, si elle est fortuite, est le prétexte à beaucoup d’autres qui constituent le nœud dramatique, puisque cette famille va se retrouver profondément liée aux événements politiques. En dire plus serait déflorer un roman dont un des plus importants attraits est le suspens, les rebondissements et coïncidences improbables qui tissent la trame du romanesque.

Moustache stéphanoise (grande époque)

Ce qui est vraiment remarquable chez Louatah, c’est la capacité d’empathie et de projection. Il est tout aussi à l’aise pour décrire un mariage kabyle que les arrière-cours du pouvoir. C’est ce qui permet au roman de passer régulièrement d’un registre à l’autre, tout en gardant le lecteur dans ses rets. Le premier volume, centré sur les relations internes à la famille, est un portrait social attachant et psychologisant, dans lequel on suit essentiellement Krim, adolescent « à problèmes » dont lesdits problèmes vont pourtant se trouver rapidement relativisés par le guêpier dans lequel il s’est fourré. Le deuxième s’attache plus à suivre un de ses cousins ainsi que les complots tournant autour du personnage de Chaouch, et évoque pour le coup plus John Le Carré que Daniel Pennac. Mais dans les deux cas, on y croit. Nul naturalisme, même pas de prétention au réalisme (bien que le travail de renseignement soit probablement très important) ou de volonté sociologique, mais un mélange d’empathie et d’imagination sans complexe qui font qu’on y croit.

Si on voulait rabattre l’œuvre sur l’auteur, on pourrait sans doute penser que Krim d’un côté, les complots parisiens de l’autre constituent les deux pôles de ce qu’aurait pu être la vie de Sabri Louatah, Stéphanois de « deuxième génération » un temps tenté par la voie de « l’élitisme républicain » ; mais ce qui est intéressant et qui rend ces romans si difficiles à lâcher, c’est précisément que l’auteur ne parle pas de lui, mais de la France d’aujourd’hui, des histoires qui pourraient s’y dérouler et qui en disent long sur ce qui s’y passe réellement.

Le Messie du peuple chauve, d’Augustin Guilbert-Billetdoux

30 mar

Chute de moustache

Lu par F.-L.

Gallimard

Il y a du bon… et du moins bon dans ce roman qui révèle un auteur qu’on aimerait penser prometteur.

Ginola ?

Ginola ?

Soudain le drame dans la vie de Bastien, jeune avocat parisien, on lui diagnostique une alopécie précoce : il perdra tous ses cheveux et, en l’espèce (comme on dit dans les facs de droit), pas moyen de faire appel.
De ce postulat, qui suffit à faire trembler les membres du Virilo, grands amateurs de poils, Augustin Guilbert-Billetdoux propose un livre qui s’amuse plus qu’il n’amuse. Son personnage, d’abord très abattu, entend faire de sa bataille contre la chute des cheveux une guerre contre le sort au nom de tous les chauves de ce monde. Son combat rejoint (nous vous laissons découvrir comment) celui contre le réchauffement climatique –mal – mené par les puissants de ce monde lors d’un sommet international en Inde.

Le roman se double ainsi d’un propos, pas toujours idiot, sur les enjeux environnementaux contemporains et sur le manque de pertinence dont témoigne notre manière de les envisager. Visionnaire ou fou, le combat de Bastien ? La réponse n’est jamais évidente et c’est plutôt pas mal. La lecture de n’importe quel acte héroïque est liée à son succès ou à son insuccès.

Ce roman est clairement foutraque, bien sympathique mais brouillon et maladroit (parfois trop long, au contraire parfois trop elliptique sur des éléments primordiaux comme le basculement messianique du personnage principal). La plume est là, légère et joyeuse. C’est légèrement au dessus de pas mal de romans mais la narration aurait du être plus travaillée.

Chauve à moustache en dépression

On ne peut toutefois totalement détester un ouvrage où on peut lire cette phrase superbe « Après tout, il n’était pas qu’une chevelure ». Vous êtes un peu frustré ? Prenez ce roman comme il est, acceptez et surtout ne vous arrachez pas les cheveux !

L’Hypothèse des sentiments, de Jean-Paul Enthoven

26 mar
Moustache fournie

Jean-Paul Moustaches

Lu par François H.-L.

Grasset

Avec ce roman, Jean-Paul Enthoven livre un ouvrage qui emballe aussi sec que son personnage principal, l’intriguant Max Mills, scénariste léger et séducteur détaché.

La famille Enthoven, l'écriture et la drague

Le propos, une rencontre amoureuse tout à la fois sublime et banale et les difficultés qu’elle suscite, n’est pas sans rappeler le magnifique Belle du Seigneur. Toutefois, là où il aurait été si simple de se contenter d’une pâle copie, l’auteur tisse une partition enlevée, turbulente et totalement originale.

Marion est une femme encore jeune mariée à un vieil homme richissime et complétement fou, un peu absente de sa propre existence à cause d’un passé mystérieux trop difficile à assumer. Max est un homme mûr qui mène sa vie de manière insouciante, inconstante et égoïste. Grâce à un heureux hasard ces deux personnages, très bien dessinés, se rencontrent, se cherchent un peu et vont s’aimer beaucoup. Cette passion est décrite dans toute sa complexité. C’est fun, c’est profond, c’est bon.
 Il y a de l’humour dans ce texte, de l’entrain, une certaine forme de cynisme rafraichissant. Grâce à une écriture vive et impertinente mais très travaillée : la thématique du double chez tous les personnages, l’intertextualité intelligente, les ruptures narrative, les renvois et les nombreuses mises en abyme font de ce roman une réflexion surprenante sur l’écrit, la littérature et leurs pouvoirs.
Allez donc vérifier cette hypothèse!

Rom@, de Stéphane Audeguy

23 oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Rasoir 4 fromages

Nous sommes en 2008. Stéphane Audeguy a déjà publié deux romans dans la collection Blanche et vient de remettre le manuscrit de son troisième, Nous autres, à son éditeur (un roman qui un an plus tard sera apprécié par les jurés du prix Virilo, belle consécration).

Le prix Virilo rencontrant Rom@ (et le point Godwin)

Que faire maintenant ? Voyager ? Ecrire ? Stéphane Audeguy se sent un peu las, il a besoin de changer de rythme, de voir du pays. Il a alors une idée, qu’un paquet d’auteurs ont déjà eue avant lui : et s’il postulait à la villa Médicis ? Pas idiot, l’endroit est agréable, Rome est une belle ville, on y mange bien, et bien manger, c’est important… L’auteur tape "Cmd + T" sur son tout nouveau MacBook, qu’il imagine déjà posé à côté d’un verre de Chianti, Piazza di Spagna. Il inscrit "Villa Médicis" dans Google et découvre les conditions d’accès à cet Eden romain : présenter "un projet littéraire en relation avec Rome."

Facile ! Quel meilleur support d’inspiration que la ville éternelle ? Pour se mettre dans l’ambiance, Stéphane Audeguy sort une bouteille de Limoncello et commence à se la coller gentiment tout en rédigeant à la va vite une note d’intention où il case toutes les idées qui lui passent par la tête.

Document en PJ du mail de candidature

Ce serait une histoire où il y aurait des gladiateurs… Et Mussolini aussi ! Il y aurait des légions de fafs qui patrouilleraient dans les rues… Et Anita Ekberg ? Faut quand même qu’elle soit là. Ok pour Anita Ekberg et ne faisons pas de jalouse, offrons un petit rôle à Audrey Hepburn, ça lui fera plaisir… Ce qui serait chouette aussi, ce serait de parler des jeux vidéos, parce que j’aime bien Age of Empire et que bon, bah pourquoi pas après tout ? Et tiens, rajoutons un peu de cul. Du cul gay ? Oui mais pas que. D’accord, va pour du cul gay et du cul pas gay. Il manque encore quelque chose… Ah oui, une histoire d’indien pauvre. C’est ça. Bah là je crois qu’on y est, on a de quoi faire une super intrigue. Clic, clic, re-clic : hop, c’est envoyé !

Le lendemain, Stéphane Audeguy a mal à la tête et s’en veut : pourquoi avoir envoyé ivre mort cette satanée note d’intention ? Il sait bien pourtant qu’il ne faut pas écrire de mail bourré. Après, on regrette… Le voilà déambulant dans la froideur d’un automne parisien, dépité, certain d’avoir gâché toutes ses chances…

"J'espère qu'ils donnent aussi des tickets resto!"

Quelle ne sera pas sa surprise de recevoir, quelques semaines plus tard, une lettre signée de la main d’Eric de Chassey, le conviant toute une année au paradis terrestre des écrivains ! A une condition toutefois : mener à bout le "projet littéraire en relation avec Rome", si plein de fantaisie, qu’il a eu l’audace de présenter.

Oups… Stéphane Audeguy n’est pas à l’aise, dans la même stupide froideur de l’automne parisien, des bouffées de chaleur l’assaillent : il stresse. Il stresse, à mort. Presque autant que ce jour où il a vomi par la fenêtre, pendant l’écrit du Bac français… Puis il se reprend : c’est un homme maintenant, capable de surmonter les épreuves que le destin lui inflige. Oui, il ira au bout de ce texte, qu’il appellera Rom@, et au bout duquel bien des lecteurs n’auront, eux, pas la force d’aller ! Et ce malgré le style raffiné de cet auteur estimable, qui nous aura servi, cette fois-ci, une lecture bien indigeste. Mais Roma valait bien un roman !

PS : à l’évidence, toutes les anecdotes qui précèdent sont d’une véracité absolue.

Du domaine des murmures, de Carole Martinez

16 oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Moustaches de légende

Legendary ! Jamais terme fétiche de Barney Stinson dans How I met n’avait paru si pertinent pour qualifier un roman de la rentrée, un roman de la collection Blanche chez Gallimard, un roman de Carole Martinez, un roman médiéval… En somme, un roman qui n’a absolument rien à voir avec la délicieuse et désormais ringarde série avatar de Friends.

Et pourtant, legendary, Du domaine est murmures l’est tout entier, moins d’ailleurs par sa qualité évidente que par son propos même : inventer une légende et en raconter la genèse.

Des murmures entre les murs

Minimisons l’exploit, car de bout en bout, Carole Martinez n’a cessé de choisir la facilité :
- placer son intrigue en 1187, une période sexy, que tous les lecteurs adorent et connaissent extrêmement bien,
- faire du personnage principal la narratrice et inventer pour elle une langue imprégnée de son époque, à la fois moyenâgeuse, compréhensible par un lecteur en 2011 et sonnant juste,
- enfin, enfermer la protagoniste (nommée Esclarmonde) dans une cellule de 6 m2 et ce presque 200 pages durant (soit le nombre total de pages du roman). Et lui imposer dans la dernière partie un voeu de silence, parce que c’est sympa, aussi, que l’héroïne ne puisse plus parler. Du point de vue narratif, c’est commode.

Barney te dit good job, Carole.

L’auteur avait donc mis toutes les chances de son côté pour publier une farce grotesque et chiante. Eh bien, c’est complètement raté.

L’histoire d’Esclarmonde – jeune fille qui fait, le jour de ses noces, le choix de refuser de se marier pour vivre en recluse, emmurée à jamais dans une pièce attenante à la chapelle du château de son père – a la valeur d’un mythe.

Avec une habileté qui force l’admiration, l’auteur a bâti une intrigue haletante dont la cellule d’Esclarmonde est le centre de gravité. Sans qu’elle ne quitte jamais sa prison, l’héroïne est au coeur d’événements qui s’enchaînent en cascade et forment, avec sa bénédiction silencieuse, l’armature d’une légende : celle d’une pucelle bénie de Dieu, communiquant avec lui. Une prophétesse.

Dans un style d’un grand raffinement, Carole Martinez montre l’élaboration, de coïncidences en non-dits, d’une parabole. La narratrice, qui elle sait démêler le vrai du faux, se place tantôt du côté de la démystification, tantôt de celui de la foi, si bien que l’on tire de cette lecture une conclusion complexe et profonde : celle de la nécessité existentielle du récit mythologique, même si ses conditions de naissance le renvoie à une réalité plus prosaïque.

Le choix du Moyen-Age comme époque du récit prend tout son sens : comme vous pourrez le lire dans l’extrait qui suit, la narratrice nous interpelle, nous, hommes et femmes d’un XXIème siècle où la spiritualité est réduite à néant.

"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

Où en est la nuit ?, de Jean Hatzfeld

5 sept

Editions Gallimard

Lu par Julien

Le marathonien éthiopien (reconstitution par un des membres)


Duvet africain

La lecture est une course de fond. Après quelques jours affalé sur le sable avec des romans qui font plouf et des journaux qui font pschiiiiit, me voici de retour dans le vrai monde, celui de la littérature avec un grand L. Affûté comme un gaillard. Il est onze heures, Roubaix s’endort et moi j’ouvre « Où en est la nuit », de Serge Hatzfeld. Ou l’histoire d’un grand reporter familier des scènes de guerre (jamais dans son bureau, jamais au téléphone, écrivant un « papier » tous les trois semaines, la vrai vie d’un journaliste, quoi) toujours entre la Corne de l’Afrique et les montagnes afghanes.

Au détour d’un reportage « embedded », ce Rouletabille moderne se prend soudain d’affection pour un marathonien éthiopien, Ayanleh Makeda. Un brave champion, consciencieux et victorieux, pris dans une sombre affaire de « doping » qui l’amène jusque dans des tranchées aux confins de l’Ethiopie et de la Somalie. La guerre… Ce n’est pas vraiment sa faute, on ne sait pas pourquoi ils ont des tranchées et pas de gaz moutarde là-bas, mais à la limite, peu importe. Ce qui compte pour Serge, ce sont les descriptions de paysages… et les chameaux – ou les dromadaires, je ne sais plus, c’est en Afrique pas en Asie, ils n’ont qu’une seule corne là-bas, non ?-. Une bosse par-ci, un troupeau par-là : au bout de cent pages, le lecteur colporte la ferme impression d’être assis sur sa selle au milieu des dunes, dans l’attente fébrile d’un mirage lui amenant bras dessus-bras dessous Aladin, le capitaine Haddock et même Rango, soyons fou.

Tentative de réponse


Bref, c’est assez bucolique, écrit et planant, mais ça laisse quand même sur sa faim (sans mauvais jeu de mot sur le problème de la malnutrition dans ces contrées, mauvais esprits). Alors, où en est la nuit ? Bah là il est une heure, je sais, je regarde mon réveil tous les six minutes, et je vais me coucher. Et puis, comme dit ma copine, « ça se sent trop que le journaliste veut se taper la femme du coureur, et ça c’est pas beau ».


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