Tag Archives: Grasset

Le Dédain, de Guillaume de Sardes

18 sept Moue dédaigneuse du trentenaire
critique1

Dédain de glabre

Editions Grasset

Lu par Alexandre

Marceau est un chouette type.   Charmeur, il sait aussi bien jeter des œillades enjôleuses à des italiennes racées, comme «limer  consciencieusement » des mâcheuses de chewing-gum. Jovial et décomplexé, il aime également  bien faire le zazou avec ses copains, draguer sa cousine de 16 ans, comme ça pour rigoler, et pourquoi pas, confesser publiquement un penchant marqué pour l’onanisme. Un homme complet en somme.

Un livre de trentenaire

Un livre de trentenaire grave cultivé et réaliste

Après cinq pages, on comprend rapidement que l’ambition de Guillaume de Sardes est de livrer à travers son héros, le portrait d’une génération de trentenaires parisiens qui se cherche (mais aussi, se touche) beaucoup.

Cela s’annonce plutôt léger, mais comme la quatrième de couverture nous promet que Le Dédain est « un roman sur différentes manières d’aimer », on peut tout de même entretenir l’espoir de voir s’épanouir un machisme cinglant au fil des pages.

Qu’à cela ne tienne, nous tiendrons bon.

Moue dédaigneuse du trentenaire

Moue dédaigneuse du trentenaire

La suite du livre alterne entre de farouches scènes d’amour tarifées, de la super citation grave cultivée, le récit d’un amour impossible et de vrais morceaux de bravoure réalistes («Marceau regarde Lili tapoter son sachet de sucre, comme s’il était coagulé. Lui a été plus prompt et remue déjà son café. Il égoutte sa cuillère sur le rebord de la tasse, s’apprêtant à dire quelque chose. »)

Au bout du compte, le lecteur en vient à l’édifiante conclusion que, stupéfaction ! les hommes ne pensent qu’à ça. Et puis c’est tout.

Les Patriarches, d’Anne Berest

4 sept

Moustache glacée à la coke

Éditions Grasset

C’est bon les bonbons!

Lu par Claire

Coup de déprime de la rentrée, épisode 2. Lecture déconseillée au public suivant :

-       Ceux qui s’allongent sur le divan depuis 15 ans pour amasser tous les maux de la terre sur le dos de leurs parents.

-       Ceux qui font des recherches quotidiennes sur wikipedia pour s’assurer que non, ils n’ont toujours pas évacué un complexe d’Œdipe sacrément persistant.

-       Les phobiques de la seringue, des cachetons en tout genre, de la fumette à toute heure et de la masturbation mal placée.

-       Les grands sensibles qui trouvent que vraiment, la pédophilie c’est mal.

-       Les allergiques au name dropping.

-       Les liquidateurs de la Nouvelle Vague, de mai 68, de Mitterrand, de Porquerolles, du sandwich triangle sur l’autoroute, de Saint-Germain des Prés, de la tour Beaugrenelle, des tatouages de la Vierge, des enregistreurs-cassette, des photographes égocentriques, du monde de l’édition, des poitrines plates, de la perte de la virginité, de l’overdose, des sectes, des abus sexuels, du coca light et des ongles rongés.

Pour les autres, explication de texte. Denise, 22 ans, vierge, mal fagotée, maigrelette et renfermée, décide de mener une enquête sur le passé de son père adoré, Patrice Maisse, star de cinéma éphémère et homosexuel qui n’aura couché que deux fois dans sa vie avec une femme, Matilda, la mère de Denise. Deux coïts pour deux enfants, Denise et son frère Klein (oui, en hommage au peintre, of course darling). Le premier « patriarche », c’est donc lui. La tenace Denise tient absolument à savoir où son père a disparu quelques mois en 1985. Pas de bol, ses interlocuteurs ne tiennent apparemment pas à ressasser ce qui paraît être un mauvais souvenir. Fin de la première partie : Denise meurt d’overdose au pied de la tombe de son père. Zut, fallait pas le dire ? Pardon.

Anne Berest, joie de vivre et déconnade

Deuxième partie : où il est question du deuxième « patriarche ». Le Patriarche, c’est le nom d’un centre alternatif de désintoxication où Patrice Maisse atterrit cette fameuse année 1985. En pleine dérive sectaire, le centre exploite des patients qui ressemblent plus à des détenus, abus sexuels, mauvais traitements et tisanes d’orties en guise de traitement forment le quotidien de cette brave institution. La petite Denise, alors en visite avec sa mère, tombe sur un animateur bedonnant qui aime un peu trop les petites filles. Cqfd.

Si on ne peut pas dire que ce roman soit mal écrit, il souffre d’un mal bien plus préoccupant, l’attrait pour le monologue prétentieux qui noie le lecteur dans un amas de mots dont ne ressort qu’un léger écœurement pour le glauque de l’ambiance et des sujets choisis.

L’Hypothèse des sentiments, de Jean-Paul Enthoven

26 mar
Moustache fournie

Jean-Paul Moustaches

Lu par François H.-L.

Grasset

Avec ce roman, Jean-Paul Enthoven livre un ouvrage qui emballe aussi sec que son personnage principal, l’intriguant Max Mills, scénariste léger et séducteur détaché.

La famille Enthoven, l'écriture et la drague

Le propos, une rencontre amoureuse tout à la fois sublime et banale et les difficultés qu’elle suscite, n’est pas sans rappeler le magnifique Belle du Seigneur. Toutefois, là où il aurait été si simple de se contenter d’une pâle copie, l’auteur tisse une partition enlevée, turbulente et totalement originale.

Marion est une femme encore jeune mariée à un vieil homme richissime et complétement fou, un peu absente de sa propre existence à cause d’un passé mystérieux trop difficile à assumer. Max est un homme mûr qui mène sa vie de manière insouciante, inconstante et égoïste. Grâce à un heureux hasard ces deux personnages, très bien dessinés, se rencontrent, se cherchent un peu et vont s’aimer beaucoup. Cette passion est décrite dans toute sa complexité. C’est fun, c’est profond, c’est bon.
 Il y a de l’humour dans ce texte, de l’entrain, une certaine forme de cynisme rafraichissant. Grâce à une écriture vive et impertinente mais très travaillée : la thématique du double chez tous les personnages, l’intertextualité intelligente, les ruptures narrative, les renvois et les nombreuses mises en abyme font de ce roman une réflexion surprenante sur l’écrit, la littérature et leurs pouvoirs.
Allez donc vérifier cette hypothèse!

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

25 sept

Grasset

Lu par Philippe

Poils roux et soyeux

Heureux les fans de hurling, heureux les amateurs de Guiness. Bref, heureux les roux : Ce livre se passe en Irlande, une Irlande de sang, de misère, de tourbe et de poings fermés, sans aucun passage de rugby. Et c’est à souligner, éirinn go Bràch !

Premier constat : Grasset est donc capable de publier de bons livres. Ce dernier raconte l’IRA et la guerre civile dans les yeux d’un de ses combattants, et pas n’importe lequel, Tyrone Meehan : Un vétéran-héros, des années de tôles anglaises, de méfiance, de torture, de combats, … et de traîtrise. Sorj Chalandon sait de qui il parle : le traître était plus qu’un ami, il était son père d’Irlande. Car cet homme a existé. Et il est mort le 5 avril 2007, à plus de 82 ans, par trois coups de fusils de chasse. Le mildiou et la rancœur sont tenaces là-bas.

Après « Mon traître », publié en 2008 et qui racontait le même traumatisme sur un mode plus personnel, l’auteur revient

Là-bas, à Killybegs, on sait tout le prix du silence.

avec un projet qui semble plus mature : Celui de comprendre et de faire comprendre le lent glissement vers la traîtrise, la bascule en un soir, ou comment un héros accepte l’impensable.

L’écriture de Sorj Chalandon est maîtrisée, avec une clarté de journaliste renforcée par quelques figures de style qui font mouche. Parfois, on « heurte les regards », les images et les comparaisons saisissent, mais la plupart du temps c’est par le rythme de la phrase que s’imprime le balancement d’un récit que l’on suit avec facilité et plaisir. C’est d’ailleurs un peu dommage, car les trop rares moments d’écriture formelle sont réussis comme ce passage de poésie en prose :

« J’ai été réveillé par une explosion de nuit, un fracas de mémoire. Ces remords en cahots qui déchirent les rêves. Je suis rentré. J’ai ouvert la bouteille de Vodka. Coule, coule, coule. Voilà, comme ça. (…) J’ai ouvert les rideaux, la fenêtre en grand. Je voulais qu’on me voie du milieu de la nuit. Dans quelques heures il y aurait une clarté blanche à l’horizon. Les premiers oiseaux, la lumière qui pardonne. Encore un nouveau jour et je serais vivant. »

Le jury a lu tout le livre déguisé pour une expérience accrue

Le style a pour autant le mérite de rendre crédible la langue d’un vétéran de l’IRA, sûrement plus à l’aise avec les poings que les alexandrins. La construction du livre est plus remarquable et permet à l’auteur d’atteindre son but : imaginer le lent poison du silence, et le basculement vers la traîtrise. On apprend beaucoup sur l’Irlande, mais toujours sur le mode caméra embarquée, manié avec intelligence. Vue subjective donc, qui passe sous silence des épisodes peu glorieux de l’IRA (rackett, erreur de « justice ») mais c’est là un mal nécessaire. Un mal que l’on peut toutefois reprocher, car que vient-on lire ? Un témoignage ? Une biographie ? Un récit objectif ? Une fresque ? Quand on a l’impression que l’auteur recherche lui autre chose… Une psychanalyse ? Une explication ? Une défense ? Un don de mots posthume ? Un dernier adieu ? Un objectif difficile jusque dans les pages où le héros-narrateur parle de sa relation avec l’auteur, jeu de miroir touchant et de bonne foi mais bien casse-gueule, avouons-le. Car c’est autant Tyrone Meehan que Sorj Chalandon qui sont de retour à Killybegs, et l’écrivain s’inscrit dans ce récit à de multiples niveaux.

Si « poser une bombe, c’est poser une question » comme le dit un ami du héros expert en explosif, ce livre aura au moins le mérite d’apporter une partie de la réponse avec talent.

Un garçon singulier, de Philippe Grimbert

10 sept

Grasset

Lu par Julien

Rasoir psy

La Côte de Nacre, son sable, ses villas poussiéreuses… et ses écrivains. En l’occurrence une perverse qui scribouille des pages olé-olé (restons pudiques) et qui embauche notre héros, un jeune étudiant, pour s’occuper de son garçon « singulier » – aujourd’hui on dit autiste -, et de ses fesses à elle – c’est toujours ça de pris. Le roman se lit vite, avec des va-et-vient incessants entre la mémoire et le présent du jeune homme. C’est un ouvrage bâti sur l’émotion, le trio ado-femme-jeune homme, sur les duos singularité-normalité/passé-présent, sur la délicate construction de sentiments qui se dévoilent au fil des pages et l’inénarrable altérité d’autrui surtout quand il est « différent » mais non moins présent… Bref, c’est un roman de psy –Philippe Grimbert en est un-, et ça se voit, pour rester poli. Si on ne caressait pas le secret espoir de quelques lignes graveleuses entre le héros du roman et la MILF maléfique, on aurait fermé le livre bien plus tôt.

_____________________________________________________

Lu par Lina

Duvet de MILF

L’homme qui haïssait les femmes, Elise Fontenaille

12 août

Grasset

Lu par Gaël

Femme habilement déguisée en moustache pour sa survie au Québec

Rasoir calice

Ce très court ouvrage (150 pages écrites fort gros) est d’un genre relativement inclassable : il décrit en effet un fait divers, et la forme d’enquête que la romancière a menée à ce sujet postérieurement, mais sur un mode semi-fictionnel. Les noms des protagonistes, notamment, ont été modifiés, et il n’est à aucun moment précisé où se situe la limite entre enquête et invention. Peut-être pourrait-on qualifier cela d’enquête-fiction.

Les événements décrits, et dont part l’ouvrage, sont le massacre de 14 étudiantes de l’école Polytechnique de Montréal, en décembre 1989, par un homme (ici renommé Gabriel Lacroix) qui s’est immédiatement suicidé, et a laissé comme seule explication de son geste une lettre rédigée à la hâte dans laquelle il professe sa haine des féministes, qu’il taxe de tous les maux du Canada.

Cette tuerie a fortement marqué le Canada, ses débats politiques, la place qu’y occupe le féminisme depuis 20 ans (notamment en offrant aux « masculinistes » québécois un événement fondateur et identificatoire), et sans doute affaibli la quiétude du vivre-ensemble québécois. L’auteure s’attache dans son ouvrage à explorer plusieurs dimensions de cet fait-divers marquant : la vie de l’assassin, les conséquences de son geste pour sa famille et celles des victimes, certains aspects de la vie politique et intellectuelle québécoise, l’attitude qu’auraient pu avoir les témoins masculins de l’incident, notamment. Elle est fidèle en cela à la collection qui l’accueille ici, « Ceci n’est pas un fait divers ».

L’entreprise aurait pu être passionnante. Elle est malheureusement esquissée. Le format de l’ouvrage empêche d’explorer aucune des pistes réellement à fond. Plus grave, le non-choix entre enquête et fiction, au lieu de permettre un dépassement des seuls faits avérés par l’imagination de l’auteur, aboutit à un entre-deux désagréable. L’épaisseur des « personnages » est extrêmement ténue, se limitant le plus souvent à de courts propos d’interviews assortis d’un commentaire de l’auteure, qui n’ajoute guère en profondeur. Il en ressort une sensation de stéréotypie des réactions, parfois presque gênante tant on a le sentiment d’être face à des scènes de série télévisée, là où la réalité du drame aurait dû être amplifiée par l’art. De l’autre côté, le journalisme, l’analyse, Elise Fontenaille n’a guère creusé non plus, se contentant de rappeler quelques grandes lignes du débat. Il en ressort au final une impression brouillonne et fainéante, que l’on ne peut que regretter.

HHhH, de Laurent Binet

28 mar

Grasset

Lu par François S.

Encore un roman sur la deuxième guerre mondiale. Encore un. « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell semble avoir une brèche qui ne peut plus être refermée. Dans ce déversement de pages plus ou moins (surtout moins) heureuses, il est d’autant plus jouissif de tomber sur une perle. Et, à l’instar des « Bienveillantes », il s’agit d’un premier roman, au titre tout aussi énigmatique : « HHhH ». Comprendre : « Himmlers Hirn heisst Heydrich » (Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), une anagramme qui faisait office de surnom donné sous le régime hitlérien au personnage central de ce roman.

Reinhard Heydrich. Un nazi bien moins célèbre que son chef, Heinrich Himmler, dont il fut le bras droit, mais qui a été à l’origine du recrutement d’Eichmann, de la mise en place des fameux Einsatzgruppen (les artisans de la « Shoah par balles »), puis de la planification de la Solution finale. Rien de moins. Bref, un des hommes les plus influents du troisième Reich, craint jusque parmi les plus hauts dignitaires nazis. C’est à cet homme que Laurent Binet, 37 ans, consacre son premier roman. Une gageure. Mais, en adoptant une forme qui oscille entre le récit de faits historiques et la réflexion sur les rapports entre la réalité et la fiction, l’auteur parvient à donner naissance à une oeuvre d’une singularité hors-du-commun.

La passion du narrateur pour la ville de Prague et, en particulier pour l’attentat qui coûta la vie à Heydrich, va le mener à revenir sur les destins croisés du chef nazi et des résistants tchèque et slovaque qui vont planifier l’attaque contre ce dernier. Le parcours d’Heydrich fait frémir. D’une froideur implacable, son ascension dans l’organigramme hitlérien est fulgurante : chef de la Gestapo, fondateur des services de renseignements, les SD, et administrateur de Prague, fonction durant laquelle il écopa d’un de ces nombreux surnoms : « Le boucher de Prague ». La terreur qu’il y a fait régner lui vaudra également le sympathique qualificatif de la part d’Hitler lui-même, d’ « homme au coeur de fer ». Et il s’agit d’un compliment, lorsque cela émane de la bouche du Fürher. Parallèlement, Laurent Binet retrace les longs préparatifs de l’attentat planifié par la résistance tchécoslovaque qui vise à détruire l’un des symboles de l’occupation nazie.

Le contexte historique impeccablement retranscrit ; les motivations de l’écriture d’une telle histoire, et ce qu’elles contiennent de fascination macabre ; la frénésie des jeunes auteurs contemporains à s’approprier une époque qu’ils n’ont pas vécu… Tout cela est passé au crible de l’écriture de Laurent Binet pour aboutir à ce qui est, incontestablement, l’un des grands romans de cette année. Déjà récompensé par le prix Goncourt du premier roman, « HHhH » est la preuve que la période durant laquelle l’humanité est apparue sous ses traits les plus ignobles demeure un sujet de création, si tant est qu’on veuille bien la traiter avec humilité… et talent.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 59 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :