Archives de Tag: gallimard

And the winners are…

5 nov
Pierre Jourde, vainqueur heureux de l’édition 2012 du Prix Virilo

PRIX VIRILO 2012 : PIERRE JOURDE, Le Maréchal Absolu (Gallimard)

Le prix Virilo récompense le meilleur roman francophone publié dans l’année. Il revient cette année au Maréchal absolu, de Pierre Jourde (Gallimard). Il impose son diktat au second tour face aux excellents Fukushima, de Michaël Ferrier (Gallimard), et L’Auteur et Moi, d’Eric Chevillard (Minuit).
Les jurés tiennent à souligner la grande ambition d’un roman polyphonique sur le pouvoir, hénaurme. Mais le ballet vertigineux des récits croisés autour du dictateur ne doit pas vous effrayer, car le non-sens ubuesque change ce cale-porte de 760 pages en une œuvre rare, à la fois légère, profonde et finement écrite. Il ne reste plus qu’à s’interroger : mais comment les autres prix ont-ils pu le rater ?

PRIX TROP VIRILO 2012 : ERIC NEUHOFF, Mufle (Albin Michel)

Le prix Trop Virilo couronne la poussée de testostérone la plus vivace, la giclure littéraire excessive. Peut-on être un héros Trop Virilo et cocu ? Et bien oui, puisque c’est Eric Neuhoff qui impose son Mufle (Albin Michel).

Il n’était pourtant pas aisé de vaincre la Jouissance européenne de Florian Zeller en finale, mais ce livre surpasse nos attentes par ses citations incroyables comme « Les femmes qui vous trompent ne sentent plus pareil. Elles traînent après elles des relents d’arrière-cour », ou encore « A Berlin, il s’ennuya. Il y avait plein d’Allemands et le zoo était en travaux. » Nous remercions Eric Neuhoff de nous offrir cette leçon de vie : un bon critique ne fait pas toujours un bon écrivain.

ACCESSITS

Nous avons lu et chroniqué (et acheté) nombre de livres cette année. Ce ne sera pas pour rien. Voici la liste des accessits pour consoler les écrivains déçus :

Le Prix Pilon de la forêt qui pleure (du livre dont le ratio (Qualité / (Tirage + Couverture Médiatique) est le plus faible) est remis au consternant Les Lisières, d’Olivier Adam.

Accessit Kelly Slater du livre qui surfe sur la vague revient à Fukushima, de Michaël Ferrier

Accessit du style Ségolène Royal revient à La Survivance, de Claudie Hunziger

Accessit Endives au jambon du plat qui ne plaît pas aux enfants et rarement aux parents revient à Christine Angot pour Une semaine de vacances.

Accessit Viri-lol du jeu de mot qui fait un bide sidéral (essayez chez vous) revient à Jean-Michel Olivier pour Après l’orgie et cette blague «  Althusser, à qui sa femme a dit Halte ! Tu serres ! »

L’accessit du livre dont le titre est un peu méchant, mais c’est quand même ce qu’on aimerait dire à Florian Zeller de temps en temps, revient à Tais-toi et meurs d’Alain Mabanckou.

Accessit de l’auteur qui aime les femmes qui aiment les hommes qui aiment les femmes (mais par derrière) revient à Philippe Djian, pour Oh…

Accessit de l’auteur qui n’a pas d’idée de titre pour son livre revient à Régis de Sa Moreira pour La Vie.

Accessit du titre qui devrait en faire réfléchir certains (comme Florian Zeller) revient à Patrick Besson pour Une bonne raison de se tuer.

Accessit Katherine Pancol du titre trop long avec des animaux saugrenus dedans revient à Moi j’attends de voir passer un pingouin, de Geneviève Brisac

L’accessit du livre avec lequel on se fait lourdement accoster dans le métro revient à Dans ma bouche, de François Simon

L’accessit du livre avec lequel, en revanche, on est vraiment tranquille dans le métro revient à Ne me cherchez pas, de Jean-Philippe Kempf

> Liste des finalistes (et leurs critiques)

Un jury à moustaches, composé d’hommes ou de femmes qui votent en hommes. Ce qui ne veut rien dire ? Ce qui ne veut rien dire.

La Jouissance, de Florian Zeller

27 oct
Moustaches (France)

Editions Gallimard

Lu par Anne

Moustaches d’Europe : ode à la diversité
Moustaches of Europe : an anthem for diversity
Whiskers von Europa: Ode an die Vielfalt
Bigotes de Europa: oda a la diversidad

En décidant de lire et critiquer La Jouissance, je dois confesser avoir éprouvé un plaisir coupable teinté de perversité : oui, j’allais pouvoir libérer mes pulsions sadiques en la personne de Florian Zeller et procéder à un Zeller-bashing dans les règles de l’art. Mais l’animal réservait des surprises… En effet, le début du roman n’est pas déplaisant, par l’emploi d’une ironie douce-amère et à l’originalité du propos : comparer l’intrusion d’une polonaise dans les fantasmes d’un trentenaire et l’élargissement de l’union européenne, voilà qui ne manquait pas d’audace. Et l’audace, au Virilo, on aime ça.

Malheureusement, passée la première scène, l’effet retombe comme un vieux soufflé au fromage allégé. La relation entre Pauline et Nicolas est ennuyeuse comme Vladivostok (Russie) un jour de grève ferroviaire,  la comparaison entre leur médiocre histoire et l’unification d’un continent se révèle aussi improbable qu’un porcelet courant en liberté sur l’Esplanade des Mosquées (Israël), et l’auteur s’avère finalement aussi cuistre (France) qu’on le redoutait.  Pour une raison qui échappe, il a choisi d’accompagner entre parenthèses le pays du lieu dont il parle, comme ci-dessus. Voyez plutôt, au mieux on n’en comprend pas l’intérêt, au pire ça agace.

Finalement, on a surtout l’impression que Zeller, adulé pour ses premiers romans, belle gueule de l’édition, s’est retrouvé prisonnier de la brillance qu’on lui a proclamée. Avec ses ambitions de grandeurs et sa volonté affichée de faire de l’esprit,  c’est un jeune présomptueux, frère en arrogance des jurés du Virilo. Grand prince, je lui accorde donc trois étoiles, car Dieu reconnaîtra les siens, et propose qu’on le coopte pour l’année prochaine. Lui comme nous devrions en être flattés et notre carnet d’adresses s’en trouverait fortement étoffé…

————————–

Impuissance glabre

Lu par Stéphane

A défaut de temps, pas de critique. De simples citations. Chacun jugera sur pièce de la valeur de la prose.

Dans la catégorie "Ah bon ?" :

"Ici, un parallèle avec le plombier polonais s’impose."
(fallait-il le préciser tant cela semble en effet évident !)

Dans la catégorie "Vérités éternelles" :

"Les hommes sont, du moins la plupart du temps, de grands enfants."
(noter la prudence de l’auteur, qui nuance son propos)

Dans la catégorie punchline façon Rap Contenders :

"C’est la loterie de l’histoire. Mais contrairement à l’Euromillions, le ticket est gratuit."
(toi même tu sais, gros)

Dans la catégorie "l’art du suspense" :

"Puis il s’était produit un événement déterminant : le chat de Pauline s’était blotti contre Nicolas."

Dans la catégorie "métaphore acidulée" :

"Quand elle avait 20 ans, elle ne parvenait pas à guérir de cette étrange maladie qu’on appelle l’enfance."

Dans la catégorie "un nouveau regard sur l’Histoire" :

"« Verdun », ce seul mot fait frémir d’horreur. C’est une des batailles les plus inhumaines auxquelles on se soit livré. Sous un déluge d’obus, les hommes, dont le but principal consistait à tenter de survivre, ont vraiment connu l’enfer."
(on apprendra également plus tard dans le roman que si Hitler était mort enfant, le destin de l’Europe aurait "probablement" été différent, est-on jamais assez prudent avec l’Histoire ?)

Dans la catégorie "prenons le lecteur par la main, il serait tenté de s’enfuir" :

"En ce qui le concerne, Nicolas a toujours pensé que, s’ils étaient complémentaires, c’est avant tout parce qu’ils n’avaient pas le même rapport au temps. Mais comment définir ce rapport ? Dans l’immortalité, Kundera…"

Dans la catégorie GPS stylistique :

"Ce jour-là, après son travail, elle a rendez-vous avec Nicolas devant la cinémathèque qui a programmé une rétrospective sur Bergman (Suède)"

Hors catégorie

Terminons enfin par cette phrase, qui illustre bien et en peu de mots l’audace du projet littéraire (rapprocher un cours de terminale sur l’histoire de la CEE et la déroute d’un couple) et son échec inévitable (a-t-on jamais vu rapprochement aussi artificiel et dénué de poésie ?) :

"Dérouté par ce rêve européen, il essaie de se souvenir de la première fois qu’ils ont couché ensemble."

Exercice à faire à la maison

Comme Florian Zeller (Paris), vous juxtaposerez deux faits sans rapport et en tirerez un roman.
Suggestions :
Consterné par la situation géopolitique au Moyen-Orient, il se fit des pâtes au beurre.
Préoccupé par la propagation de l’arme nucléaire, il noua ses lacets.
Amoureux de la littérature, il dévora le dernier roman de Florian Zeller.

Sarajevo Omnibus, de Velibor Čolić

25 oct
Moustaches des Balkans

Editions Gallimard

Lu par Paul

Colic, c’est pas d’la…

Il est difficile de ne pas entrer du bon pied dans cet ouvrage dont l’auteur assume dès l’avant-propos le caractère foutraque de "roman omnibus", entre le récit historique, le conte slave et la biographie imaginaire. "Le romancier n’a de comptes à rendre à personne, sauf à Cervantès", un mot de Kundera qu’il met en exergue et que nous devrions plus souvent rappeler aux apôtres de l’autofiction et des récits visant à l’édification du lecteur. Ici nulle prétention de ce genre et il faut reconnaître que ça soulage.

Paysan équipé du rasoir traditionnel d’Europe centrale et orientale

Ce que Vélibor Čolić met en scène au travers de l’épisode de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, c’est l’Orient compliqué,  l’Europe difficile, et les Balkans coincés entre les deux. Les personnages s’insultent en turc ou en bosniaque, prient en slovène, complotent en hongrois, obéissent en allemand…  Le lecteur s’égare rapidement – mais avec un certain plaisir – dans cette cacophonie poétique, sans chronologie (ni même d’ailleurs sans logique tout court).

Et au fil des pages, le juré du Virilo se découvre une âme de Slave du Sud, les superstitions des Balkans ayant souvent à voir avec le poil :
- "L’homme savait que les seins de la serveuse avaient des moustaches, et que c’était très mauvais signe" (p. 144)
- "Il se rasa la moustache – un geste anodin qui allait rapidement s’avérer fatal" (p. 169)

Nous retiendrons donc cette dernière mise en garde en attendant que Velibor Čolić revisite les contes et légendes de sa nouvelle terre d’adoption, la Bretagne du Sud.

Le Grand Coeur, de J-C. Rufin

1 oct

Duvet cardiaque

Gallimard
Lu par Lina

 

Grand coeur, petit duvet

Comment écrire un bon roman? On connaît la recette : Prenez une pincée d’aventure, une bonne dose d’amour impossible, une cuillère de guerres et de batailles, une ascension sociale, saupoudrez de trahison, quelques voyages, un peu d’Histoire…
Mélangez bien le tout et vous obtenez… Ramsès de Christian Jacq en 12 tomes… Ça aurait pu être ça, mais là, non…
Jean-Christophe Rufin a fait le choix de nous raconter la vie tumultueuse de Jacques Coeur, illustre personnalité à la cour de Charles VII.

Un grand coeur qui ne porte pas si bien la stache

Le roman est très agréable à lire, une écriture fluide, un récit fait de multiples rebondissements, des recherches historiques viennent étayer le propos. Mais au final, Le Grand Coeur reste un roman linéaire, Jean-Christophe Rufin ne propose rien de nouveau et si l’histoire peut plaire, on oublie bien vite l’oeuvre.

Le prix Virilo vous recommande donc chaleureusement cet achat pour l’anniversaire de votre grand-mère, grande-tante, ou belle-soeur…

Avancer, de Maria Pourchet

28 sept

Pilosité de chômeur

Éditions Gallimard

Lu par Claire

C’est pas parce que le vélo est petit que tu ne peux pas aller loin. Proverbe ouzbek.

Voilà un premier roman, #DanielPennackiffeMadameBovary, qui en envoie. Pour une fois que l’on se permet de s’amuser en lisant une œuvre de la rentrée littéraire, voire même, de souhaiter ne pas arriver – oh non ! Déjà ! – à la fin, le fait est suffisamment notable pour être noté.

Victoria, née Marie-Laure, a décidé une fois pour toutes de ne rien foutre jusqu’à ce que le destin lui tombe enfin dessus. En attendant, glandons sur le balcon.

«Mettons Victoria, mettons même Marie-Laure, diplômée du supérieur, engourdie au balcon, faute d’échéances. Mettons faible personnage paralysé par la trouille, obscure, de devenir la Bovary et celle, téléphonée, de devenir sa mère. »

Victoria vit aux crochets de son compagnon et ancien professeur de sociologie, un dénommé Marc-Ange affublé de jumeaux d’un premier mariage, le Petit, dix ans, puits de science à nœud papillon, et sa sœur, montagne de sottise. Faut bien que les choses s’équilibrent.

« Pour le dire poliment, la pauvre incarne toute la cruauté du principe gémellaire : il y en a toujours un qui atterrit loin du pommier, c’est statistique. »

Bref, Victoria finit par toucher le fond du trou (au sens propre et figuré, les lecteurs comprendront) sans perdre un flegme que des amateurs de black tea pourraient lui envier, avant de remonter à la surface en brasse coulée et de se rendre compte que brutalement, ça y est, elle avance.

« Vers 23h30, minuit, ramollie par les vapeurs de fromage fondu, la condition humaine chez Victoria accepte l’idée d’un retour durable dans la bourgeoisie provisoire. Selon certaines dispositions. – Annonce ! hurle le Petit en balançant son verre. »

Vers le prix virilo?

C’est dit, j’ose, je me lance, j’octroie cinq moustaches à Avancer de Maria Pourchet. Explications.

-      Parce que ce livre, c’est moi qui aurais dû l’écrire, mais que je suis bonne joueuse.

-    Parce que si on a pu couronner l’écriture conceptuello-alambiquée d’Eric Chevillard, on peut bien récompenser l’année suivante la légèreté et la drôlerie de l’être. C’est la crise, merde.

-    Parce que sans construction trop apparente, parce que sans usage débordant de figures de styles germanopratines, parce que vivacité et simplicité d’écriture, parce que c’est lisible et même agréablement lu, parce que je peux, parce que. Na.

La théorie de l’information, de Aurélien Bellanger

15 sept

3 Go de poils

Editions Gallimard

Lu par Claire

Certains chapitres ne seront appréciés que par ceux passant le test

C’est foutu. Je n’ai toujours pas compris ce qu’était un protocole TCP/IP, j’ai sauté l’explication des théories de Shannon, Brown, Kepler et leurs petits copains. J’ai préféré les passages qui parlaient de sex shop, de minitel rose et de rupture amoureuse à ceux qui abordaient la fabrication – pourtant géniale – d’un modem. C’est foutu. Je me sens blonde, futile et encore plus inculte qu’avant. Moi, pourtant brune, aimant les romans russes et fière diplômée d’un parcours académique honorable.

Rendons à Aurélien ce qui est à Aurélien (il n’y a pas eu que des César parmi les empereurs romains), son roman parvient à retracer avec une objectivité qualifiée de wikipédienne (on dit wikipédoise ?) des années d’évolution technologique du 3915 ULLA à Google translate. Le lecteur néophyte, homo sapiens 2.0 perdu dès qu’il s’éloigne de facebook ou de gmail, se découvre, tout étonné, suivre avec intérêt cette grande marche du progrès.

Et d’un, le Pascal Ertanger avatar romancé de Xavier Niel suscite une sympathie inattendue. Et de deux, la lecture d’un roman de la rentrée littéraire équivaut pour la première fois à un master professionnel de six mois type « entreprenariat et nouvelles technologies de l’information et de la communication » que l’on aurait payé 3000 euros au lieu de 22,50.

Et pourtant, pourtant, si on reconnaît bien volontiers que ce premier roman représente un pur produit de sa génération, novateur et ironico- encyclopédique, on ne comprend pas bien où il veut en venir. Après 450 pages de faits plus ou moins réels sagement documentés, Aurélien Bellanger nous catapulte une fin de science-fiction dont le message messianique, s’il y en a un, brouille définitivement l’esprit d’un lecteur qui tente depuis des heures de comprendre des théories scientifiques qu’il oubliera tout aussi vite. Erreur 404.

« Les milliardaires furent les prolétaires de la posthumanité. Objets de curiosité et de haine vivant reclus dans des capsules de survie étanches, ils virent l’humanité s’éloigner d’eux sans réparation possible. (…) Google fut en réalité sur le point de simuler la totalité des protocoles humains, et aurait pu devenir l’équivalent d’un dieu si Pascal Ertanger, un autre enfant prodige de la révolution informatique, n’avait pas écrit à son tour un chapitre crucial de l’histoire posthumaine. »

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Lu par Gaël

Duvet 56K

Roman balzacien, ou produit d’un épigone houellebecqien ? La polémique fait rage entre les critiques officiels mais elle paraît douteuse. Il y a bien sûr des deux : récit d’une irrépressible ascension, prétexte à dépeindre les travers d’une époque, le livre l’est. Délire techno-métaphysique aux accents apocalyptiques, il l’est également. Dire cela, c’est à peu près ne rien dire. Rien de poilu, en tout cas.

Le bonheur est dans le C++

La théorie de l’information raconte, entremêlées, trois histoires : la première, celle de Pascal Ertanger, geek ultime dont le nom fleure bon l’anagramme vaseux, qui devient un PDG star des nouvelles technologies (une sorte de Xavier Niel, le patron de Free, beaucoup plus lunatique et qui aurait fait fortune dans le minitel rose). La seconde, celle, technique mais finalement très éclairante, de l’irrésistible poussée d’Internet, sur les décombres du minitel. La troisième , enfin, celle d’une époque : les années 1970 à 1990, temps d’effondrement moral et de foi technophile dans l’avenir.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui souffre pourtant d’évidents défauts. Le personnage principal est un ectoplasme, un prétexte à la traversée des deux autres histoires, que l’auteur a manifestement beaucoup plus envie de raconter. Il ne pense rien, n’a pas d’objectif, va de découverte de l’amour en crise techno-mystique sans qu’à aucun moment on ne le comprenne un tant soit peu, ni d’ailleurs qu’Aurélien Bellanger ne se donne la peine de chercher à nous y aider. Ensuite l’auteur est peut-être un peu débordé par sa matière : il a beaucoup lu et appris, sur l’histoire des sciences et des techniques, sur la théorie de l’information qui donne son titre à l’ouvrage et dont la description et les spéculations auxquelles elle a donnée lieu constituent un fil conducteur, d’abord froidement technique, puis de plus en plus vertigineux. Mais il tente de tout restituer, avec sans doute un défaut de point de vue unificateur. Enfin, sa langue, riche et précise, est pour autant relativement plate. Cette froideur, qui pour le coup sent son Houellebecq, est sans doute volontaire mais sur 450 pages, elle finit par rebuter.

Technologie en 2070. Les prospectives de Bellanger en matière de moustache sont audacieuses

Le livre est pour autant profondément attachant. Un premier aspect très intéressant du roman est la description précise de la matérialité d’Internet : câbles, fermes de serveurs, combat pour la maîtrise physique de la fibre optique. Techniquement, on apprend. Narrativement, c’est efficace bien que cela puisse paraître surprenant : le capitalisme est toujours plus impressionnant quand il déploie ses usines, ses centrales, ses réseaux de communication, que quand il se confine à l’image virtuelle et aseptisée que voudraient en donner ses prophètes contemporains. Mais le caractère vraiment plaisant vient du portrait qu’il fait de la France des années 1970 et 1980 : époque pleine de contrastes, où le minitel rose était défendu par le ministère de l’industrie, époque d’aventures pour les adolescents et d’égarements pour leurs parents. L’évocation est fine, pleine de détails véridiques, attentive sans être nostalgique et les 250 premières pages sont à cet égard un vrai plaisir.

La suite est malheureusement plus poussive, quand il faut commencer à substituer l’histoire du personnage à l’histoire et à la sociologie des techniques, et la conclusion donne l’impression que l’auteur s’est creusé la cervelle pour trouver une chute, sans être totalement convaincu lui-même. Elle a toutefois le mérite de jeter un regard ironique sur son personnage principal et ses semblables, prophètes hallucinés du capitalisme dématérialisé pris à leurs propres pièges intellectuels : Internet, ce n’est jamais que des câbles, des programmes, et de l’argent, pas l’invention d’un homme nouveau ou d’un dieu enfin incarné.

Le Messie du peuple chauve, d’Augustin Guilbert-Billetdoux

30 mar

Chute de moustache

Lu par F.-L.

Gallimard

Il y a du bon… et du moins bon dans ce roman qui révèle un auteur qu’on aimerait penser prometteur.

Ginola ?

Ginola ?

Soudain le drame dans la vie de Bastien, jeune avocat parisien, on lui diagnostique une alopécie précoce : il perdra tous ses cheveux et, en l’espèce (comme on dit dans les facs de droit), pas moyen de faire appel.
De ce postulat, qui suffit à faire trembler les membres du Virilo, grands amateurs de poils, Augustin Guilbert-Billetdoux propose un livre qui s’amuse plus qu’il n’amuse. Son personnage, d’abord très abattu, entend faire de sa bataille contre la chute des cheveux une guerre contre le sort au nom de tous les chauves de ce monde. Son combat rejoint (nous vous laissons découvrir comment) celui contre le réchauffement climatique –mal – mené par les puissants de ce monde lors d’un sommet international en Inde.

Le roman se double ainsi d’un propos, pas toujours idiot, sur les enjeux environnementaux contemporains et sur le manque de pertinence dont témoigne notre manière de les envisager. Visionnaire ou fou, le combat de Bastien ? La réponse n’est jamais évidente et c’est plutôt pas mal. La lecture de n’importe quel acte héroïque est liée à son succès ou à son insuccès.

Ce roman est clairement foutraque, bien sympathique mais brouillon et maladroit (parfois trop long, au contraire parfois trop elliptique sur des éléments primordiaux comme le basculement messianique du personnage principal). La plume est là, légère et joyeuse. C’est légèrement au dessus de pas mal de romans mais la narration aurait du être plus travaillée.

Chauve à moustache en dépression

On ne peut toutefois totalement détester un ouvrage où on peut lire cette phrase superbe « Après tout, il n’était pas qu’une chevelure ». Vous êtes un peu frustré ? Prenez ce roman comme il est, acceptez et surtout ne vous arrachez pas les cheveux !

Ce qu’il advint du sauvage blanc, de François Garde

16 fév
Moustache fournie

Première moustache

Lu par Claire

Enfin, mais qu’est-ce que c’est que tous ces premiers romans qui valent bien ceux d’auteurs confirmés ? Où donc est passé la rassurante règle du débutant maladroit ? Si Alexis Jenni nous avait déjà bien tiré la langue à tous l’année dernière, François Garde nous renvoie lui aussi à nos clichés.

C’est l’enfer de la mode, c’est vraiment super sympa

Le sauvage blanc, c’est Narcisse Pelletier, matelot au long cours, abandonné à dix-huit ans par son navire sur une côte déserte du continent australien. Nous sommes au XIXème siècle, et malheureusement pour lui, point de téléphone portable ou GPS dans sa vareuse. Dix-huit ans plus tard, un équipage en mouillage dans le coin découvre avec stupéfaction un « sauvage blanc » parmi les indigènes locaux. Ils embarquent le malheureux de force, vêtu de ses seuls tatouages tribaux, et ne sachant qu’en faire, le jettent dans la prison de Sidney. C’est sans compter un gentilhomme français passionné de découvertes et d’ethnologie qui, ayant découvert que le sauvage blanc devait être un compatriote, passera le restant de ses jours à tenter de lui faire recouvrer la mémoire, et comprendre ainsi le processus qui l’a amené à oublier toute sa vie passée pour se mettre complètement dans la peau d’un « sauvage ». Formidablement construit, d’une finesse et d’une force de description indéniables, ce premier roman se lit comme un roman d’aventures, reléguant presque notre pauvre Robinson Crusoé à un simple barbu ringard.

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Duvet blanc

Lu par Lina

Rom@, de Stéphane Audeguy

23 oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Rasoir 4 fromages

Nous sommes en 2008. Stéphane Audeguy a déjà publié deux romans dans la collection Blanche et vient de remettre le manuscrit de son troisième, Nous autres, à son éditeur (un roman qui un an plus tard sera apprécié par les jurés du prix Virilo, belle consécration).

Le prix Virilo rencontrant Rom@ (et le point Godwin)

Que faire maintenant ? Voyager ? Ecrire ? Stéphane Audeguy se sent un peu las, il a besoin de changer de rythme, de voir du pays. Il a alors une idée, qu’un paquet d’auteurs ont déjà eue avant lui : et s’il postulait à la villa Médicis ? Pas idiot, l’endroit est agréable, Rome est une belle ville, on y mange bien, et bien manger, c’est important… L’auteur tape "Cmd + T" sur son tout nouveau MacBook, qu’il imagine déjà posé à côté d’un verre de Chianti, Piazza di Spagna. Il inscrit "Villa Médicis" dans Google et découvre les conditions d’accès à cet Eden romain : présenter "un projet littéraire en relation avec Rome."

Facile ! Quel meilleur support d’inspiration que la ville éternelle ? Pour se mettre dans l’ambiance, Stéphane Audeguy sort une bouteille de Limoncello et commence à se la coller gentiment tout en rédigeant à la va vite une note d’intention où il case toutes les idées qui lui passent par la tête.

Document en PJ du mail de candidature

Ce serait une histoire où il y aurait des gladiateurs… Et Mussolini aussi ! Il y aurait des légions de fafs qui patrouilleraient dans les rues… Et Anita Ekberg ? Faut quand même qu’elle soit là. Ok pour Anita Ekberg et ne faisons pas de jalouse, offrons un petit rôle à Audrey Hepburn, ça lui fera plaisir… Ce qui serait chouette aussi, ce serait de parler des jeux vidéos, parce que j’aime bien Age of Empire et que bon, bah pourquoi pas après tout ? Et tiens, rajoutons un peu de cul. Du cul gay ? Oui mais pas que. D’accord, va pour du cul gay et du cul pas gay. Il manque encore quelque chose… Ah oui, une histoire d’indien pauvre. C’est ça. Bah là je crois qu’on y est, on a de quoi faire une super intrigue. Clic, clic, re-clic : hop, c’est envoyé !

Le lendemain, Stéphane Audeguy a mal à la tête et s’en veut : pourquoi avoir envoyé ivre mort cette satanée note d’intention ? Il sait bien pourtant qu’il ne faut pas écrire de mail bourré. Après, on regrette… Le voilà déambulant dans la froideur d’un automne parisien, dépité, certain d’avoir gâché toutes ses chances…

"J'espère qu'ils donnent aussi des tickets resto!"

Quelle ne sera pas sa surprise de recevoir, quelques semaines plus tard, une lettre signée de la main d’Eric de Chassey, le conviant toute une année au paradis terrestre des écrivains ! A une condition toutefois : mener à bout le "projet littéraire en relation avec Rome", si plein de fantaisie, qu’il a eu l’audace de présenter.

Oups… Stéphane Audeguy n’est pas à l’aise, dans la même stupide froideur de l’automne parisien, des bouffées de chaleur l’assaillent : il stresse. Il stresse, à mort. Presque autant que ce jour où il a vomi par la fenêtre, pendant l’écrit du Bac français… Puis il se reprend : c’est un homme maintenant, capable de surmonter les épreuves que le destin lui inflige. Oui, il ira au bout de ce texte, qu’il appellera Rom@, et au bout duquel bien des lecteurs n’auront, eux, pas la force d’aller ! Et ce malgré le style raffiné de cet auteur estimable, qui nous aura servi, cette fois-ci, une lecture bien indigeste. Mais Roma valait bien un roman !

PS : à l’évidence, toutes les anecdotes qui précèdent sont d’une véracité absolue.

Du domaine des murmures, de Carole Martinez

16 oct

Editions Gallimard

Lu par Stéphane

Moustaches de légende

Legendary ! Jamais terme fétiche de Barney Stinson dans How I met n’avait paru si pertinent pour qualifier un roman de la rentrée, un roman de la collection Blanche chez Gallimard, un roman de Carole Martinez, un roman médiéval… En somme, un roman qui n’a absolument rien à voir avec la délicieuse et désormais ringarde série avatar de Friends.

Et pourtant, legendary, Du domaine est murmures l’est tout entier, moins d’ailleurs par sa qualité évidente que par son propos même : inventer une légende et en raconter la genèse.

Des murmures entre les murs

Minimisons l’exploit, car de bout en bout, Carole Martinez n’a cessé de choisir la facilité :
- placer son intrigue en 1187, une période sexy, que tous les lecteurs adorent et connaissent extrêmement bien,
- faire du personnage principal la narratrice et inventer pour elle une langue imprégnée de son époque, à la fois moyenâgeuse, compréhensible par un lecteur en 2011 et sonnant juste,
- enfin, enfermer la protagoniste (nommée Esclarmonde) dans une cellule de 6 m2 et ce presque 200 pages durant (soit le nombre total de pages du roman). Et lui imposer dans la dernière partie un voeu de silence, parce que c’est sympa, aussi, que l’héroïne ne puisse plus parler. Du point de vue narratif, c’est commode.

Barney te dit good job, Carole.

L’auteur avait donc mis toutes les chances de son côté pour publier une farce grotesque et chiante. Eh bien, c’est complètement raté.

L’histoire d’Esclarmonde – jeune fille qui fait, le jour de ses noces, le choix de refuser de se marier pour vivre en recluse, emmurée à jamais dans une pièce attenante à la chapelle du château de son père – a la valeur d’un mythe.

Avec une habileté qui force l’admiration, l’auteur a bâti une intrigue haletante dont la cellule d’Esclarmonde est le centre de gravité. Sans qu’elle ne quitte jamais sa prison, l’héroïne est au coeur d’événements qui s’enchaînent en cascade et forment, avec sa bénédiction silencieuse, l’armature d’une légende : celle d’une pucelle bénie de Dieu, communiquant avec lui. Une prophétesse.

Dans un style d’un grand raffinement, Carole Martinez montre l’élaboration, de coïncidences en non-dits, d’une parabole. La narratrice, qui elle sait démêler le vrai du faux, se place tantôt du côté de la démystification, tantôt de celui de la foi, si bien que l’on tire de cette lecture une conclusion complexe et profonde : celle de la nécessité existentielle du récit mythologique, même si ses conditions de naissance le renvoie à une réalité plus prosaïque.

Le choix du Moyen-Age comme époque du récit prend tout son sens : comme vous pourrez le lire dans l’extrait qui suit, la narratrice nous interpelle, nous, hommes et femmes d’un XXIème siècle où la spiritualité est réduite à néant.

"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

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