Tag Archives: Flammarion

Les érections américaines, d’Amanda Sthers

23 oct
Une moustache de trop

Impuissance glabre

Flammarion

Lu par Philippe

Ce livre est inutile. Voilà. J’ai perdu une heure de ma vie. C’est une merde.

Comme j’ai envie de rajouter des images rigolotes à cette critique, je vais vous expliquer pourquoi, mais fissa, hein, on a tous autre chose à faire.

"Parfois, un pistolet n'est qu'un pistolet"

« Parfois, un pistolet n’est qu’un pistolet »

Ça pue la commande bâclée

Passons sur les erreurs factuelles, les coquilles et les approximations. Ce livre, qui se veut être une plongée dans la tête du tueur de la fusillade de Newtown, est soit mal écrit, soit trop écrit, avec des images qui sonnent parfois juste sur le papier, mais mal dans la phrase, le paragraphe, et finalement tout le bouquin. Combien de pages vides et consternantes de prétention… Ça pue le livre de commande bâclé, parti sans conviction d’une idée de titre qu’elle a du trouver « rigolote ».

Ça pue le prix Pilon…

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Le Frisbee, c’est le rond, le féminin, l’ovule. Ce lanceur a donc un rapport trouble avec les femmes, qu’il doit rejeter. Amanda conclue qu’il est pédé.

D’ailleurs, assez vite, Amanda est fatiguée par son sujet et se met à parler d’elle. L’écrivain-enquêteur se la joue plus capote que Truman et mâtine ses réflexions de considérations sur sa petite personne qui est trop une déglingos, en fait. « Mes lecteurs seront un peu choqués de savoir que derrière mon image proprette … et Bla blabla« . Non, on s’en fout, Amanda, il nous en faut plus pour nous choquer.

Le supplice ne s’arrête pas là : elle alterne discours de sciences pipo sans fondement sur les causes du massacre, généralisation lourdingue sur la société américaine, psychanalyse de comptoir éculée, et quant-à-soi. Elle nous prend vraiment pour des quiches, cette publication est une insulte au lecteur. Ce qui donne en substance (d’où le titre)  :

Le livre en un paragraphe

« Il a tiré parce qu’il était frustré sexuellement, comme toute la société américaine qui est un peu névrosée, entre performance et puritanisme, enfin j’crois. Mais siiii ! Tu sais, le pistolet c’est un symbole du sexe, nan? Tu tires, tu vois, c’est clair quand même, « tu tires »…  Ensuite, bon d’accord, oui, il y a la violence et les jeux vidéos, ça c’est sûr ça aide pas, les jeux vidéos. Mais je suis pas certaine que c’est le fond du problème. Et je te dis ça de mon point de vue, parce que je suis pas genre in-fail-lible, tu vois, moi, du fait de ma propre histoire personnelle, bon là j’ai souffert avec ce livre, mais je me vois plutôt comme un écrivain du sentiment et donc en fait…. »

Surfer sur la vague de Fukushima, c'était pas une bonne idée.

Comme ce livre est pourri, je préfère encore mettre une dame qui surfe. On remarquera le coordonné de rose.

Ça y est, vous avez lu le livre et encore, c’est mieux écrit comme ça.

Un excellent candidat pour le prix Pilon 2013.

Toute la noirceur du monde, de Pierre Mérot

24 sept
Bouc facho sanguinolent

Bouc facho sanguinolent

Editions Flammarion

Lu par Claire

Quand Marine Le Pen se maque avec Dexter

profCette seule éventualité vous fait froid dans le dos? Vous remplit de satisfaction? Vous fait doucement ricaner? Vous donne la nausée? Vous êtes bon pour la lecture du nouveau roman gueule de bois de Pierre Mérot, source de polémique bien avant sa sortie.

Avertissement préalable : que les lecteurs dénués de second, voire de troisième degré, ainsi que de toute forme de cynisme, passent leur tour, s’ils ne veulent pas être tentés d’aller incendier l’auteur et son éditeur.

Pitch : alors qu’une avatar de Marine Le Pen accède au rang suprême de Présidente de la République, un professeur aigri par la vie et ses élèves sombre dans le cynique, le racisme, l’alcoolémie, le meurtre et l’incinération, occupations complétées d’une obsession « toute honorable » pour le respect de la langue française.

couv merotLe titre colle comme un gant au contenu, tenez-vous le pour dit. Âmes sensibles et chantres du politiquement correct s’abstenir. Les plus malins y discerneront fort heureusement un second degré bienvenu, qui met violemment en garde contre la popularité croissante d’un certain parti politique.

Ecrit comme un journal de bord, à la première personne, les confessions intimes de cet homme qui se dégoûte lui-même comme il est dégoûté par tout ce qui l’entoure se lisent paradoxalement avec un relent d’humour qui ne dépassera pourtant pas les limites de la bienséance. Osé, oui, inquiétant, certes, imaginatif, également (on l’espère!), adorable, impossible.

Heureux les heureux, de Yasmina Reza

19 fév
Y a un poil dans mon prozac

Y a un poil dans mon prozac

Editions Flammarion

    Lu par Claire

Déprimés, les lecteurs.

Et la joie est en toi

Et la joie est en toi

Les courtes tranches de vie relatées par Yasmina Reza, portraits croisés sous forme de monologues de personnages dont on comprend peu à peu qu’ils sont reliés les uns aux autres, adultère, rancunes familiales, amour et désamour, une baffe aux enfants et une visite à son cancérologue, voilà le livre plié et votre moral en berne.

Yasmina Reza se laisse glisser dans une facilité douillette masquée par une expertise rédactionnelle qui exploite le filon de l’existentialisme et du mal-être à la mode du jour, dépression, dissensions au cœur du couple et tentatives pitoyables de séduction pour oublier sa propre nullité. Un portrait peu reluisant de l’espèce humaine contemporaine, bien que l’on sente intuitivement que l’intention de l’auteur n’était pourtant pas là : il y a ici un raté entre l’objectif de fond et le résultat final qui met mal à l’aise.

Et pourtant, la lecture débute avec brio, à travers la mise en scène grinçante et enlevée d’un couple qui se déchire sur le choix du fromage

Ils ont coupé dans le budget illustrations cette année

Ils ont coupé dans le budget illustrations cette année

dans un hypermarché. Il ne manque pas grand-chose pour sentir l’odeur glacée des rayons réfrigérés et le couinement horripilant de la roue de chariot abîmée. Une étude approfondie du genre humain qui se laisse prendre à une répétition lassante qui attaque l’attention du lecteur jusqu’à ce que le livre lui tombe des mains, heureusement, presque à la fin. Une dextérité dans l’écriture et la psychologie des êtres en perdition qui se prend les pieds dans sa propre science, une chape de plomb dans ces portraits lardés d’humour noir qui pèse sur les doigts qui tournent les pages. A ne pas lire, surtout, si l’on est aigri, misanthrope, déprimé, découragé ou tout simplement si l’on n’a pas envie de se saper encore un peu plus le moral après avoir lu le rapport journalistique quotidien sur les effets de la crise.

Un roman qui n’invente rien et n’apporte rien, si ce n’est un exercice de style de qualité dont Yasmina Reza, auteur mondialement acclamée, aurait peut-être pu se passer. Un roman qui accumule les critiques élogieuses des papiers les plus éminents… la peur de se reconnaître dans ces bourgeois aigris en mal de joie de vivre ?

Les Lisières, d’Olivier Adam

4 nov

Rasoir périphérique

Editions Flammarion

Lu par Stéphane

« Vous êtes tous pareils toi et tes potes de Saint-Germain-des-Près. » L’accusation, lancée au narrateur, double d’Olivier Adam, par un de ses amis d’enfance, est cruelle. Surtout pour Saint-Germain des Près. Car en matière de snobisme, Olivier Adam n’a en fait plus d’équivalent ! Saluons la performance, le niveau était élevé… Mais avec le zèle légendaire du nouveau converti, l’auteur a fait mieux que les maîtres du genre. Les Sollers, BHL, Beigbeder et autres Gonzague Saint-Bris peuvent rabattre leur mèche, ranger leur porte-cigarette, déserter le Flore et contempler le spectacle : il est édifiant.

Le Nicolas Bouvier de Clichy

L’écrivain-voyageur a franchi le périphérique

En effet, Olivier Adam a osé. N’écoutant que son courage, l’écrivain voyageur a pris tous les risques pour poser son MacBook là où la littérature ne va plus, dans une de ces contrées mystérieuses dont le lecteur n’avait jamais entendu parler : la banlieue. Une banlieue en particulier ? Non, la banlieue en général, car vu de Mabillon, il n’y a qu’une banlieue, la grande, la vraie, matérialisée dans une ville anonyme ou presque, subtilement nommée V. (comme ville ? comme Villetaneuse ? comme Versailles ? comme vroum-vroum? – mystère…).

Passionnant périple auquel nous sommes invités ! Quelle étrange contrée ! Quelles moeurs exotiques ! Chaque page offre une révélation nouvelle : figurez-vous qu’on s’y ennuie ! Figurez-vous que les murs y sont décorés de tableaux Ikea ! Figurez-vous qu’on y décroche difficilement un CDI, voire qu’on y chôme malgré soi ! On y mange des chips ! On y écoute Christophe Maé ! On y vote Marine Le Pen ! On y prend le RER ! On y lit ! On y lit ! Mais seulement Téléstar, « Marc Musso et Guillaume Levy » bien sûr ! Quoi d’autre ? Olivier Adam ? La bonne blague ! On s’adonne au 7ème art également (« Julia Anniston ou Jennifer Roberts », « Brad Cruise ou Tom Pitt »), voire à la musique (« James Williams et Robbie Blunt »).

Le tableau est complet, le réalisme est saisissant : au regard acéré de l’auteur, pas un cliché n’échappe. Il faut dire que lui, ou du moins, le narrateur, a su aiguiser sa perception en fréquentant dès l’adolescence les oeuvres des plus grands, comme il se plaît souvent à le souligner : Truffaut, Kurosawa, Ken Loach, « Ferré Brel Dylan Cohen Barbara Lou Reed le Velvet ou les Smiths »

Le mépris empathique

Saut dans le vide (p. 2 des Lisières)

Et c’est ainsi, formé à la meilleure des écoles, qu’il peut affirmer au lecteur : les gens de banlieue mènent une vie à la con et ont des goûts de chiotte. Sentence sommaire qui semble constituer un résumé fidèle de l’ouvrage.

Comme la littérature remplit bien son rôle quand elle dévoile de si profondes vérités! Il fallait bien un Olivier Adam pour ôter nos oeillères! C’est formidable : un parisien pure souche, biberonné à Télérama, se serait retenu. Mais lui, Olivier Adam, fort de sa connaissance intime de la banlieue puisqu’il y a grandi, peut se permettre de clamer son mépris pour le désolant prosaïsme des vies extra-périphériques. Mépris certes, mais mépris de gauche : mépris empathique, consterné mais compatissant, malgré tout. Cette vaste caste mi-abrutie, mi-opprimée, est seulement dépassée en contemption par l’authentique famille du mal : la droite.

En voilà un subtil tableau de la société !

Parfois tout de même, l’ombre d’un doute, l’ébauche d’une nuance inattendue surgissent dans cet implacable réquisitoire, portés alors par l’un des personnages auxquels le narrateur est confronté :
« Elle détestait par dessus tout cette manière que j’avais de juger les gens sur leur emploi, leur bulletin de vote ou les magazines qu’ils lisaient. Elle prétendait qu’il y avait sans doute des gens bien chez les avocats fiscalistes, les assureurs, les banquiers d’affaire, les notaires, les électeurs de l’UMP et j’en passe. »

Un vrai coup de coeur

Le lecteur sera toutefois bien vite ramené à l’évidence :
« Mais sur ce sujet elle n’avait jamais tout à fait réussi à me convaincre. Avait-elle des exemples ? Non. Elle n’en avait pas. Qu’elle m’en trouve et alors, seulement alors, je consentirais à réviser mes positions. »

Que dire ? Bravo ! Tant de franchise mériterait récompense. On reste admiratif…
Quelle audace, dans cette manière d’assumer sans honte aucune une vision binaire de la société, divisée en deux camps, connards de droite et beaufs en souffrance, sous l’oeil attristé du seul parti noble, celui des gens cultivés et de bon goût, dont on n’a pas franchement envie de faire partie, tant pis pour nous.

Entre HBO et Balzac : Sabri Louatah

22 oct

Stéphanois sauvage

En deux tomes d’une quadrilogie qui s’annonce dantesque, Sabri Louatah, auteur des Sauvages, vient de faire un gros splouatch dans la calme mare du roman français. Il aura fallu attendre ce jeune stéphanois speedé pour enfin dévorer un livre à intrigue qui parle de la France, entre le grand roman du XIXe et la série HBO. Rencontre avec la révélation littéraire de l’année 2012.

Propos recueillis par Philipe et Stéphane

« Obnubilé par le détail »

Le Prix Virilo (LPV) : Salut Sabri, tu reviens juste de New York, qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

Sabri Louatah (SL) : Dans le troisième tome, que je suis encore en train d’écrire, quelques scènes se passent à NY. J’avais du mal à me figurer l’atmosphère du lieu… C’est un luxe incroyable : mon éditeur m’a proposé de me prêter un pied-à-terre là-bas, à Chelsea, pour que j’écrive tranquille. Je n’y connaissais personne. Cette ville qui bouge tout le temps a été une retraite en fait, j’y ai super bien travaillé : je ne voyais pas grand monde, je prenais l’air entre les buildings. Et je bossais à fond.

LPV : On espère que tu n’auras pas trop de scènes à Melun et Châteauroux alors… En tout cas cela témoigne d’une profonde documentation : les détails précis abondent dans ton livre.

SL : J’ai un parti-pris de réalisme extrême. Je suis obnubilé par le détail. Si je commets une erreur dans un livre, même minime, ça me bouffe totalement. Par exemple, dans le premier tome, un personnage ne pouvait pas avoir exactement sa fonction, rapport à son grade. C’était vraiment une approximation bénigne mais si je pouvais, je ferais réimprimer les pages… Le réalisme, c’est un vrai plaisir. C’est ce qui donne une force particulière au récit. Lorsque mon candidat a pour slogan « l’avenir, c’est maintenant » et que je découvre plusieurs mois après que le slogan choisi par l’équipe de Hollande c’est « le changement, c’est maintenant », je prends mon pied…

« En fait je suis un grand mythomane »

LPV : Ce goût du détail s’inscrit dans une démarche romanesque qui donne une place centrale à l’histoire. Dans la littérature française contemporaine, ça détonne…

SL : Pour moi, un roman c’est des personnages, des lieux et une histoire excitante. L’idée selon laquelle une forme littéraire arrive et annule la précédente, je n’y crois pas du tout. Cette vision très française est une illusion. D’une certaine manière, j’ai la chance de ne pas avoir assez de culture : je ne cherche absolument pas à me placer dans une tradition littéraire ou une chapelle. Je veux juste raconter une histoire. Les gens m’insultent en disant que ce n’est pas littéraire, que c’est du scénario. Mais avant, la littérature française était très narrative. Et moi c’est ce que j’aime. J’aime le roman populaire, j’aime Balzac…

Quand vous parlez de son style, Sabri retire lentement la clope de sa bouche et vous fixe.

LPV : Et le style dans tout ça, ça passe au second rang ?

SL : Au niveau du style, j’ai un impératif de clarté. Quand on est habité par une histoire, c’est une urgence, on n’a pas le temps de ruminer en boucle une figure de style. J’imagine que Balzac ou Dostoïevski ne passaient pas une heure sur un bout de phrase : ils voulaient avant tout raconter une histoire. Je n’aime pas me définir par le style… Si on veut absolument me trouver un talent, j’en ai un : je pense que je suis un surdoué de l’intrigue. Ça me vient tout de suite. En fait, je suis un grand mythomane. Quand tu crées un mensonge, tu penses tout de suite aux conséquences du mensonge. Moi j’y pense tout le temps. J’adore bâtir des mensonges, et je suis tout le temps en train de les peaufiner, de rajouter des détails, de faire attention à la vraisemblance, à la cohérence… C’est finalement la meilleure des formations pour construire un scénario !

« Le ragot est une excitation romanesque primale »

LPV : Alors tu rumines ton scénario comme on prépare un coup, longtemps à l’avance ?

Evidemment j’y pense, mais je ne suis pas du genre à faire tout le plan d’un roman à l’avance, en connaissant pertinemment la fin. Je pense que je ne pourrais pas écrire comme ça  : qu’est-ce que ça doit être ennuyeux ! Quel est l’intérêt alors de se mettre à écrire ? Il n’y a plus d’envie ! Non, j’ai des idées, je sais de quoi j’aimerais parler, mais ensuite la construction fait partie du travail d’écriture, des idées peuvent venir à tout instant, je peux entendre parler d’un truc et vouloir le mettre dans mon histoire… D’ailleurs, le ragot est une excitation romanesque primale.

LPV : Ta narration est ultra-tendue. Comme dans les séries US. Sont-elles une source d’inspiration pour toi ?

SL : Je suis un obsédé de la vitesse dans la narration. On m’a fait remarquer qu’il se passait quelque chose toutes les deux pages, que c’était très « cut », comme dans les séries américaines. Je ne l’ai pas fait consciemment, même si elles font clairement partie de mes influences : j’adore les Sopranos, The Shield… Il faut comprendre qu’aux Etats-Unis, il y a une coupure pub toutes les cinq minutes. Ça oblige les scénaristes à avoir une écriture extrêmement resserrée. Avec au moins quatre mini-cliffhangers par épisode. Ce n’est pas mon cas à ce point… J’écris aussi des passages de pure contemplation.

« On a un pays fascinant mais l’éclairage médiatique rend tout ça très chiant »

LPV : Tes personnages sont très incarnés. Tu réussis à les faire parler chacun avec leur vocabulaire, leur voix… Quelle est ta relation avec eux ?

SL : Il faut les aimer un peu. Etre en empathie, les comprendre. S’ils sont bien définis dès le départ, ça va aller tout seul : il suffit de les imaginer. Le personnage de Nazir, par exemple, a priori je le hais. Il est très violent, communautariste, francophobe… Mais maintenant il a pris possession de mon cerveau, c’est un peu gênant ! A force d’imaginer ses arguments et ses idées, parfois, j’en viens à avoir des réflexes de pensée où je me dis « attends là, c’est Nazir qui pourrait penser ça, pas toi ». Je ne vire pas extrémiste, je vous rassure… C’est juste un personnage bien construit.

LPV : Tes personnages ont des idées politiques très diverses… Ils sont une photographie de la France ?

Un sacré livre. En revanche, il va falloir raquer, il y en aura 4.

SL : Je suis un auteur de premier degré : je n’ai pas d’agenda politique, pas de vision édifiante… Pour moi, un bon roman emprunte les idées des autres. Cela dit, il y a des sujets qui me paraissent brûlants en France, et très mal traités dans les romans… Il y a un vrai traumatisme français : depuis la guerre d’Algérie, on n’arrive tout simplement pas à parler des Arabes. C’est plus un sentiment qu’une théorie, attention… Quand on pense au débat sur la laïcité à la présidentielle, par exemple, avec le halal… Je trouve que l’on s’énerve pour des broutilles. Je ne suis pas pour le communautarisme à tout crin mais aux Etats-Unis, il y a, avant tout, une bienveillance assez saine. En France, on a tendance à être très vite négatif là-dessus, très défensif. Il y a quelque chose de profond qui se joue, quelque chose d’assez unique. On a un pays absolument fascinant, mais l’éclairage médiatique et les thèmes abordés rendent tout ça très chiant.

« Sous mes allures de prolos, je me vis en aristo des lettres »

LPV : L’écriture te permet-elle de poser un regard neuf sur la société ?

SL : Je crois qu’il y a un monde à investir par le roman en France. Un monde de tension et de réalité. Moi je ne pense pas une structure de roman pendant trois mois : il me suffit de voyager dans la société française, il y a une matière peu explorée et formidable. Je suis trans-classe. Sous mes allures de prolos, je me vis un peu comme un aristo des lettres, ce qui fait que je n’ai aucune honte sociale. J’ai rencontré des grands avocats, des gars de la DCRI… Là, j’ai des personnages de nobles dans le tome 3. Je me prends la tête pour décrire une soirée de rallye…

LPV : On va te laisser travailler alors. T’en es où ?

SL : Je finis le tome 3, je me suis donné jusqu’à la fin de l’année. Je travaille dix heures par jour. Je ne fais que ça. Je ne suis pas un écrivain comme d’autres, qui s’en servent de tremplin pour devenir chroniqueur mondain. Pour moi, c’est le terminus. Ma raison de vivre… Déjà je m’encrasse : ça fait trois jours que je n’écris pas et je n’en peux plus. Il est temps d’arrêter de commenter. Roth a dit : « On est écrivain quand on a écrit 10 000 pages. Avant, on est rien. » Je suis d’accord. Et je m’en approche…

> Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus : 

Critiques des tomes 1 et 2 des Sauvages par le Prix Virilo

Les Sauvages, de Sabri Louatah

30 avr

Moustache d’or

Editions Flammarion

Lu par Stéphane (Tome 1)

Ca y est, le Virilo 2012 est plié. Chevillard, Toussaint, Mauvignier, NDiaye, Littell et autres poids plumes, rangez vos Mont-Blancs et Moleskines, fermez Word et glandez sur Facebook : inutile de publier cette année, vous serez vaincus.

Les moins fiers pourront toujours se rabattre sur des prix secondaires : mais en 2012, qui veut encore d’un Goncourt ? Qui voudrait d’un Renaudot, d’un Femina, d’un Interallié  ? Personne ! Pour quoi faire ? L’accrocher dans les toilettes, à côté de son brevet des collèges ? Tout au plus… Non, ayons le courage de le dire, ces scories du XXè siècle n’intéressent plus guère les auteurs.

Le romancier du troisième millénaire livre un bien plus noble combat. Sa quête de perfection l’épuise, il n’ose en rêver, s’en croit souvent indigne (à raison), se découragera mille fois, recommencera mille fois, écrira, raturera, et tout cela dans un but, seul et unique, majestueux et idéal : la beauté / gagner de la thune / serrer des meufs / avoir un bisou de sa maman  le Prix Virilo.

Qu’est-ce que la littérature, sinon le prix Virilo ? Qu’est-ce que le prix Virilo, sinon – eh oui – la littérature ?

Or voilà le drame : 2012, pour tous les écrivains sauf un, sera une année blanche. Car – personne le sait, pas même encore les autres jurés – mais le Virilo, dans 6 mois, ira aux Sauvages, de Sabri Louatah.

Certes il faudra convaincre mes camarades du jury, qui se croient toujours autorisés à donner leur opinion, comme si la mienne n’était pas suffisante (?!). Mais gageons que la seule lecture des 300 pages de ce thriller suffira à les rallier à ma cause.

moustache à poil, moustache sauvage

Je n’aurai pas à ajouter un mot à ceux qui composent cette fresque urbaine, sociale, poétique, contemporaine, haletante, complexe, dramatique et lumineuse, à mi-chemin entre Tolstoï et The West Wing.

Je n’aurai pas besoin de souligner l’exploit dramaturgique de ce premier roman, pas besoin d’applaudir la justesse des dialogues, écrits dans la langue des banlieues, des immigrés, des jeunes, des vieux, des bourgeois, des politiques… Dans toutes les langues de la France d’aujourd’hui.

Chacun s’inclinera devant le talent si manifeste de ce jeune romancier, qui pourra ainsi recevoir, avec les honneurs du Virilo, 11 euros pour se lancer dans la vie.

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Farouches bacchantes

  Lu Par Gaël (Tomes 1 et 2)

Les Sauvages a ouvert en fanfare la saison virilesque avec un fort pileux score de cinq moustaches, décerné par Stéphane. Assurément, ce roman, ou plutôt ces romans puisque l’éditeur a déjà annoncé que la série comprendrait quatre volumes, constitue une excellente surprise, avec une grande originalité : l’envie de raconter une histoire.

Louatah met le paquet pour nous convaincre

C’est sans doute cette propriété devenue étonnante dans le paysage littéraire français qui lui vaut une kyrielle de comparaisons : Dostoïevski et 24 heures Chrono, dit la jaquette. Tolstoï et Westwing, dit le général cinq moustaches Stéphane, ce à quoi j’adhère : il y a indubitablement, dans l’intention sinon dans la langue, du Guerre et paix. Et dans la construction, une profonde influence des formats télévisuels courts.

De quoi s’agit-il ? En guise de famille Rostov, les Nerrouche, famille stéphanoise d’origine kabyle, que nous rencontrons au moment du mariage d’un des plus jeunes cousins. Par hasard, mais c’est ce hasard qui fonde le scénario, la cérémonie et la fête ont lieu la veille du deuxième tour de l’élection présidentielle française de 2012 que Chaouch, imaginaire candidat PS originaire d’Algérie, est en bonne position pour emporter. La coïncidence temporelle, si elle est fortuite, est le prétexte à beaucoup d’autres qui constituent le nœud dramatique, puisque cette famille va se retrouver profondément liée aux événements politiques. En dire plus serait déflorer un roman dont un des plus importants attraits est le suspens, les rebondissements et coïncidences improbables qui tissent la trame du romanesque.

Moustache stéphanoise (grande époque)

Ce qui est vraiment remarquable chez Louatah, c’est la capacité d’empathie et de projection. Il est tout aussi à l’aise pour décrire un mariage kabyle que les arrière-cours du pouvoir. C’est ce qui permet au roman de passer régulièrement d’un registre à l’autre, tout en gardant le lecteur dans ses rets. Le premier volume, centré sur les relations internes à la famille, est un portrait social attachant et psychologisant, dans lequel on suit essentiellement Krim, adolescent « à problèmes » dont lesdits problèmes vont pourtant se trouver rapidement relativisés par le guêpier dans lequel il s’est fourré. Le deuxième s’attache plus à suivre un de ses cousins ainsi que les complots tournant autour du personnage de Chaouch, et évoque pour le coup plus John Le Carré que Daniel Pennac. Mais dans les deux cas, on y croit. Nul naturalisme, même pas de prétention au réalisme (bien que le travail de renseignement soit probablement très important) ou de volonté sociologique, mais un mélange d’empathie et d’imagination sans complexe qui font qu’on y croit.

Si on voulait rabattre l’œuvre sur l’auteur, on pourrait sans doute penser que Krim d’un côté, les complots parisiens de l’autre constituent les deux pôles de ce qu’aurait pu être la vie de Sabri Louatah, Stéphanois de « deuxième génération » un temps tenté par la voie de « l’élitisme républicain » ; mais ce qui est intéressant et qui rend ces romans si difficiles à lâcher, c’est précisément que l’auteur ne parle pas de lui, mais de la France d’aujourd’hui, des histoires qui pourraient s’y dérouler et qui en disent long sur ce qui s’y passe réellement.

Un certain mois d’avril à Adana, de Daniel Arsand

4 oct

Flammarion

Lu par Anne

Moustache virilo-turque

Un certain sens du titre à rallonge


Avril, 1909 en Cilicie (pour ceux qui dormaient pendant les cours d’histoire de Mme Martin, ça se trouve en Turquie). Vahan Papazian retourne à Adana, la ville qui l’a vu grandir, orphelin recueilli par son oncle. On comprend très vite que Vahan fuit l’homme qui a juré sa mort, jadis son ami. Ce n’est pourtant pas le repos et la tranquillité que Vahan va trouver dans cette ville où depuis des siècles les Turcs musulmans et les Arméniens chrétiens cohabitent bon an mal an. Une malheureuse histoire d’amour entre un Turc et une Arménienne déclenche la colère aveugle de la communauté turque qui entreprend de massacrer, torturer, violer systématiquement tous les arméniens de la ville.

Dans la vallée d’Adana

Du potentat local au poète arménien, les prémices du génocide sont évoqués à travers une multitude de personnages forts, bouleversants, vivants. Grâce à l’écriture magnifiquement ciselée, lyrique et raffinée de Daniel Arsand, l’on perçoit non pas tant les motifs de cette haine destructrice que l’amour et l’espoir qui subsistent au coeur de l’inconcevable. Les causes du massacre, on les comprend bien vite. Tout autant que la haine irrationnelle qui anime les Turcs, haine que la littérature cherche à appréhender depuis longtemps, c’est l’espoir qui nous tient en alerte aux côtés des protagonistes et nous touche dans notre humanité.

Loin de chercher à faire pleurer gratuitement dans les chaumières, ce roman captivant est avant tout une élégie à la gloire de ceux qui vécurent à Adana.

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