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L’auteur et moi, d’Eric Chevillard

24 oct

Moustache de génie

Editions de minuit

Lu par Philippe

Vaincu par le talent, noyé dans la béchamel

Chevillard et nous

Chaque année, c’est le même petit pantomime.  Je vais en librairie. Le libraire me dit Ah vous aimez Chevillard ? Moi j’accroche pas du tout… Vous verrez, cette année c’est encore pire, il parle de (Nisard/mec inconnu/grands singes/gratin de chou) pendant deux cents pages, moi je peux pas. Alors me vient le secret espoir que je pourrai vraiment critiquer un livre de ce mec. Oui, cette fois être sans pitié. Ni Dieu, ni maître, ni Chevillard.

Et puis voilà. Encore cinq moustaches, encore finaliste. Et comment ! Il y a une faillite de la critique face au génie d’un projet fou à l’écriture magistrale.

4 Chevillard pour le prix d’un, on s’dépêche ma bonne dame

Ce roman commence par un avant-propos. Chevillard livre une réflexion sur la relation auteur-héros, et a le bon goût de nous donner quelques clefs de lecture : le héros-narrateur va soliloquer… Mais cette fois-ci, Chevillard, l’auteur derrière la plume, ne le laissera pas faire et le corrigera sans vergogne pour rétablir SA vérité au prix de notes de bas de pages immenses. Ceci étant dit, nous n’avons pas là un seul mais presque quatre livres qui se superposent, s’entrecroisent et se nourrissent en un projet passionnant et hilarant.

Un repas cinq moustaches

Même la truite est à moustache

Pièce maîtresse, l’histoire principale. Est un homme à qui on a promis son plat préféré. Arrive la matrone, qui lui sert – foutredieu ! – le remugle blanchâtre d’un gratin de choux-fleur, bien loin de la truite aux amandes espérée. Il raconte par le menu (lol) à une femme assise à une terrasse de café sa mésaventure et sa colère. Comme d’habitude c’est parfait. Un déluge de mot, de tournures, de formules neuves… J’ai passé mon temps à corner les pages.

Entre-mets. La narration est coupée par des apartés en italique qui décrivent ce que voit le narrateur attablé de sa terrasse. Ça ressemble plus aux considérations sur les manies contemporaines, dans le mode de l’excellent blog l’autofictif.

Xzibit de pimp my ride troll Chevillard (cf. Knowyourmeme.org)

Tiers livre, les notes de bas-de-page d’Eric Chevillard, qui se moque de son narrateur, de ses postures, de ses prétentions. Il y compare sa vie avec celle du héros-narrateur, pense littérature… Je l’ai lu comme une sorte de retournement de l’autofiction, bien visible dans le titre d’ailleurs, un pastiche-dépassement énorme et formidable que n’importe quel lecteur d’Angot devrait être obligé de lire. C’est absolument passionnant et remarquable, servi par le style toujours époustouflant de l’auteur, jusqu’à une certaine note de bas-de-page :

Dessert donc, cette (vingt-sixième je crois) note est un roman d’une centaine de pages. Inception, roman dans le roman, il raconte un homme en fuite d’une scène de crime. Il ne sait où aller et décide de suivre une fourmi providentielle. Le dos courbé, le voilà traçant sa route et bientôt rejoint par une femme, un tamanoir, un enfant… Ce roman-gigogne est une fable pliante, qui nourrit et concurrence le roman principal.

Big Bang Theory

Le chou vous emmènera loin

Il faudrait encore souligner comme c’est raconté, comme la moindre scène est décrite parfaitement, et plus drôlement encore. J’ai relu des paragraphes en boucle pour en percer le génie musical ou la finesse d’un rythme de monologue (la rencontre du suiveur de fourmi avec la femme, l’arrivée du tamanoir, l’incorporation de Chevillard dans l’armée…). Il faudrait comprendre comment cet auteur réussit le prodige du nonsense et de l’exercice de style sans sombrer dans l’Oulipo vain, comment il effleure sans cesse les questions les plus philosophiques sans les poser, par simple intelligence de l’écriture. On parle de chou-fleur, on s’emporte, en fait on a interrogé la création et l’existence…

Ce livre, réflexif comme le chou-fleur – objet fractal dont le tout n’est que la répétition lancinante de sa partie – est d’une élégance rare, dont la cohérence foisonnante n’est jamais brutale mais s’apprécie comme un cadeau, un de ces chefs-d’œuvre qui console des douleurs de la vie.

Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

18 sept

Moustache particulière

Editions du Seuil

Lu par Philippe

Et si on disait que…

Et si demain, le poil devient über-chic ?

Ne vous en faites pas. Ce sous-titre n’est pas le prochain roman de Marc Lévy, mais le petit jeu auquel vous convie Bernard Quiriny. Dans ce recueil de nouvelles, l’auteur s’amuse à imaginer des choses étranges… Des livres qui se corrigent tout seul, d’autres ayant tué leur auteur ou encore des recueils de recettes impossibles à réaliser. De même pour les villes que l’on visite : Ici une cité symétrique, jusqu’aux destinées de ses habitants, là-bas une bourgade où toutes les rues, placettes, boulevards sont nommés en l’honneur d’un même notable… Inconnu de tous.

Et ce n’est pas fini. Plus intéressant encore, l’auteur propose des changements drastiques et leurs conséquences dans nos vies, nos organisations : Que se passe-t-il demain si -paf- c’est la résurrection des morts, pour de vrai ? A peine Quiriny nous a dépeint avec drôlerie l’enfer vécu par les notaires, nous passons au chapitre suivant : et si demain nous échangions nos corps avec l’autre partenaire à chaque fois que nous faisions l’amour ? Tu parles d’une fusion…

Eric Chevillard pour les nuls

A chaque idée son chapitre, court juste ce qu’il faut, léger avec brio, écrit avec finesse. La simplicité de l’élégance. On pense donc aux grands novélistes italiens en déplorant cependant un certain manque de romanesque, mais plus de malice. On pense également (beaucoup) à Eric Chevillard, aux inventions de Dino Egger, aux utopies des précédents romans… On dirait des ébauches de livres que l’auteur ne voudrait traiter au delà du plaisir de l’idée première, de la fulgurance. L’entêtement narratif de Chevillard, qui rebute beaucoup de lecteurs, est ici évacué. On y perd malheureusement ce qui change une idée en oeuvre : à déambuler dans ce cabinet de curiosité, nos yeux se plaisent mais ne se fixent. Nous ne louchons plus jusqu’au non-sens, nous ne perdons plus nos repères. Certes, ça fait moins mal aux yeux mais ça va moins loin.

En somme voilà un livre de fumoir, élitiste et spirituel, où l’on discuterait avec brio et légèreté, un verre de cognac à la main, en sautant de sujet en sujet pour rester toujours plaisant. C’est déjà pas mal.

Eric Chevillard : La rencontre

22 nov

Rencontre # 3 – ERIC CHEVILLARD

Selon Frédéric Lefebvre, penseur de la modernité, Internet est aujourd’hui "le repaire des violeurs, psychopathes, voleurs et proxénètes".

Rajoutons à cette liste le pire de tous, Eric Chevillard, et son blog où se commet l’infâme, l’Autofictif. Ce blog, c’est trois pensées par jour, aphorismes qui auraient pu être écrits par un Beckett tout gaga de ses enfants, et par Cioran si ce dernier buvait du Banyuls (avec l’alcool gai). ça fait beaucoup de si. Et pourtant cela existe avec une constance dans l’excellence tout à fait remarquable. Mais aller faire parler Eric Chevillard de lui-même…

Eric Chevillard n’aime pas trop se la raconter.

Eric C., Écrivain virilo

On comprend sa démarche : Papoter de son œuvre, c’est soit du marketing littéraire (un oxymoron), soit un commentaire de texte qui s’adresse à ceux qui ne savent pas vous lire… Dès lors, l’éventualité d’un bon gros ramdam s’éloigne cruellement.

Ces considérations font d’Eric Chevillard un médiatique taiseux et bourru, genre Paparemborde mais moustache rasée. Impression renforcée par le fait qu’il vive à Dijon, ce qui est so terroir.

Le Prix Virilo n’est pas comme ça, lui. Il assume le regard. Il est une verticalité qui se montre au monde, dru, véritable bifle créant un désir parfois teinté de crainte. Cette année, le meilleur livre de la rentrée, c’est celui d’Eric Chevillard. Il va donc bien devoir sortir de sa réserve…

Détruisant consciencieusement son silence de stylite, nous lui avons posé dix questions engagées pour changer à jamais la face (biflée donc) de la littérature française.  

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10 QUESTIONS ENGAGEES A ERIC CHEVILLARD

· Sur votre blog, « l’Autofictif », vous vous plaignez occasionnellement des ventes pas franchement colossales de vos romans. Maintenant que vous avez remporté le Prix Virilo, impossible de trouver un Dino Egger en librairie ! Comment assumez-vous ce tout nouveau statut d’écrivain populaire ?

Je crains que ce prix ne me soit retiré avec des cris indignés lorsque je vous aurai fait cet aveu (qui me coûte) : je prends du Viagra pour écrire. Voilà, c’est dit, faites maintenant ce que bon vous semble… Mais si vous jugez du coup que je n’en suis plus digne, que j’ai triché, laissez-moi vous répondre que je ne suis pas le premier à user d’un peu de stratégie afin d’obtenir un prix prestigieux. Comme je tiens toutes ces distinctions pour des mascarades, je ne suis pas fâché de participer cette année à la vôtre qui a le mérite de se revendiquer comme telle. Vos visages porteurs de postiches sont les plus francs et les plus candides du système.

· Pensons marketing. Lors de la parution d’Atala, les groupies de Chateaubriand s’arrachaient de petites poupées à l’effigie de leur héroïne. Selon vous, quels « goodies » correspondraient le mieux à Dino Egger ?

Les poupées de Dino Egger sont "made in India"

Mais l’écart entre vos deux mains fébriles et impuissantes qui aspirent à combler ce vide avec l’objet de leur désir, voilà Dino Egger. Tout homme du matin au soir contemple désespérément cette poupée évanescente ; je suis bien d’accord avec vous, je devrais toucher des royalties sur chacune ; hélas, le marketing n’est pas mon fort et je n’y gagne rien.

· Dino Egger a-t-il inventé la moustache ?

D’une certaine façon, puisqu’il est l’inventeur de la moutarde qui monte au nez (en quoi faisant cette mousse tache).

· En quels termes êtes-vous avec les narrateurs de vos romans ? On a parfois le sentiment que vous prenez plaisir à leur faire du mal, à les empêcher de narrer en rond.

Ils sont en effet très exactement des souffre-douleur. Et mes lecteurs n’ont pas trop intérêt à s’en plaindre, car je pourrais aussi bien me retourner contre eux. À bon entendeur…

· Quelle est la relation de votre écriture aux poils, crins et pinceaux ?

Je coupe peu. J’aime quand ça prolifère, quand ça frise.

· Vous semblez avoir un rapport ambigu à la reconnaissance, à la célébrité, voire à la gloire : vous paraissez à la fois y aspirer et tourner cette aspiration en dérision (sur votre blog, ou encore en écrivant sur des génies… qui n’existent pas). Comment répondriez-vous à cette question qui n’en est pas une ? Un écrivain doit-il assumer sa prétention ?

Vous rendez-vous compte qu’en me décernant le prix Virilo, vous réduisez à néant mes chances d’obtenir un jour le Femina, ce qui a aussitôt constitué mon objectif premier lorsque je me suis lancé dans la carrière des Lettres, dès l’âge de 8 ans, en somme, je n’ai pensé qu’à cela. Vous ruinez toutes mes espérances ! Il est plus probable à présent que je sois un jour élu Miss France que lauréat du Femina. Alors, la gloire, dès lors, quelle gloire ? Vous pensez si je m’en fous !

· Dans une interview accordée à Libération, vous avez cette formule audacieuse : "et pourquoi pas un poster de Mats Wilander ?" Et pourquoi pas plutôt un poster de Roger Federer ? Mieux que Wilander, Federer n’incarne-t-il pas la victoire de la beauté ?

J’évoquais, je crois, mon adolescence. Quand Mats Wilander (qui doit avoir mon âge) triomphait, Federer était à peine né. Or voyez ce qu’il en est aujourd’hui : Federer est vieux, à deux doigts de la retraite, une sorte de has been déjà, il arrive même que certains joueurs français le battent, tandis que je suis encore un jeune écrivain plein d’allant. Il décline, je m’envole. À ce train-là, dans deux ans, je mets 6-0 6-0 à ce cacochyme.

· Pierre Jourde se flattait sur notre blog d’être un amateur d’un des plats les plus virils qui soient : les testicules de sanglier. Qu’en dites-vous ?

Pierre Jourde est la délicatesse même, il se donne des airs de brute mais c’est un raffiné. Et je suis certain que les testicules de sanglier accommodés par ses soins ont la saveur exquise des œufs de fée.

· Vous ne portez pas la moustache. C’est pourtant le cas de la plupart des grands écrivains (y compris Marguerite Yourcenar). Est-ce une forme discrète de protestation contre cet implacable lien de cause à effet ?

Nietzsche en fait, c'était la moustache

Je ne veux pas perdre ma sève dans ces vaines cultures. Flaubert aurait certainement pu achever Bouvard et Pécuchet s’il n’avait usé les deux tiers de son fluide vital à développer ces moustaches délirantes. Balzac ou Proust sont morts épuisés à 51 ans pour la même raison peut-être. Le labeur acharné nécessaire à leur œuvre immense a bon dos. Et Nietzsche, frappé d’abrutissement ? La moustache confisque votre force et votre énergie. Non seulement elle boit votre soupe mais je ne serais pas surpris d’apprendre qu’elle puise aussi dans votre sang. Elle l’éponge, elle le tarit. Très peu pour moi. J’ai une œuvre à écrire.

· Pour finir, quel est le mot que vous n’écrirez jamais ?

Nif, dans l’autre sens.

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Vous pouvez (devez) lire Eric Chevillard, dans le dernier Prix Virilo (Dino Egger, éditions de Minuit), tout comme sur son blog l’Autofictif,  ou encore le Monde des livres, le site du Théâtre du Rond Point … Bref, pour suivre son actu, c’est là.

Photos de la remise

8 nov

Pose ton accessit sur mon épaul-euh (reprise par les Compagnons de la Virilité)

La littérature s’immisce partout, y compris dans le roman photo, art mineur trop décrié par l’élite parisianiste (que l’on pendra avec les tripes du dernier autofictionneur). Le Prix Virilo se commet donc dans cette tentative louable de vous faire vivre de l’intérieur la remise des prix et la petite fête bien arrosée d’hier.

C’est là : ROMAN PHOTO 2011 de la remise

NB : Nous mettons à disposition des maisons d’édition et librairies qui en font la demande des bandeaux pour doper leurs ventes, que ce soit en Prix Virilo, Trop Virilo, ou accessits. La crise du livre est déjà derrière nous avec ça.

Bonne journée à tous.

Rencontre avec P.Jourde – Round 3

7 oct

Dernier round en compagnie de Pierre Jourde, où sont enfin abordés les sujets qui fâchent : la moustache,  l’art de la glande et la sauce gribiche.

(Lire : Round 1 – Survol du paysage littéraire contemporain)

(Lire : Round 2 – Œuvres crépusculaires, nuit de l’autofiction, aurore de Chevillard)

Castagne, glande et écriture

Le Prix Virilo : De l'intentionnalité littéraire dans ta gueule

PV : Hemingway, John Irving, vous : pas mal d’écrivains mettent en avant leur sport de combat. Est-ce que vous vous trouvez une filiation ?

PJ : Non. Pas du tout pour Hemingway et pas tellement pour John Irving. Mais la boxe, ce n’est pas étranger à l’écriture. Quand j’écris, j’ai une espèce de dépense d’énergie, d’agressivité, même contre moi, un peu comme en salle de boxe. La boxe, c’est d’ailleurs la réponse qui me vient quand un étudiant me pose l’éternelle question tandis qu’on décortique un texte : est-ce que l’auteur a vraiment voulu ça ? Je réponds que ça ne se pose pas comme ça. Est-ce que le boxeur a vraiment voulu poser son pied là, comme ça, pour mettre ensuite son poing dans la gueule ici ? Oui et non. Il en est arrivé au point d’entraînement où son intention est fondue dans l’ensemble de la gestuelle. Aucun geste n’est séparément intentionnel. Mais la totalité de la gestuelle fait partie d’une intentionnalité.

La boxe me sert aussi de compensation. Quand on écrit, on peut se demander si on n’est pas dans l’irréalité totale parfois. Tout à coup aller prendre des pains, c’est aller se confronter à la pureté de la réalité.

PV : Quelle est votre méthode d’écriture au quotidien ?

Info, intox ? Jourde serait membre du jury sous le nom de code "Laetitia"

PJ : Je me lève et je me dis qu’il faut que j’écrive toute la journée. Et ça m’accable. Alors je fais un petit jeu sur ordinateur, je prends un café… Avec énormément de culpabilité, je prends tous les trucs possibles pour ne pas me confronter au texte. Puis je finis par y aller.

PV : C’est quand même extrêmement rassurant d’entendre ça !

PJ : Ah oui c’est vrai ?! J’écris par petits créneaux, après je me déconcentre un peu, puis j’y reviens…

PV : Vous êtes connectés à internet quand vous écrivez ? N’est-ce pas extrêmement gênant ?

PJ : Si ! On se dit, tiens, j’ai un message, tiens, si j’avançais ma cité sur ce petit jeu, c’est redoutable… Je suis moins concentré qu’il y a 10 ans pour écrire, je ne sais pas si c’est en rapport avec ça, mais c’est vrai qu’on n’est plus jamais vraiment isolé maintenant.

PV : Si vous aviez un "accessit virilo" méchant que vous pourriez vous faire, lequel vous enverriez-vous dans les dents ?

C.Laurens aime bien taper, elle aussi

PJ : C’est une bonne question… Camille Laurens l’a fait, elle s’est payé ma tronche. Sans doute une tendance stylistique à en faire un peu trop… J’ai aussi tendance à trop écrire, je n’ai pas du tout la peur de la feuille blanche, j’écris tout le temps, je suis une sorte de polygraphe fou. Du coup, je me pose souvent la question de la nécessité de ce que je suis en train d’écrire. Pourquoi ça plutôt qu’autre chose ? Ce qui est très difficile dans le roman, c’est de maintenir le sentiment de la nécessité. Je me surprends à bavarder.

PV : Vous élaguez ?

PJ : Naulleau (ndlr : son ancien éditeur) me forçait à élaguer pas mal. Il m’a fait retirer une soixantaine de pages de Festin secret. Il avait raison d’ailleurs. Là je suis en train d’écrire un roman de 800 pages, je sens que je pourrais en écrire 1500.

PV : Vous concevez d’abord l’histoire de façon très détaillée ?

PJ : Oui. Il y a toujours un plan, mais qui se modifie à mesure que l’histoire s’écrit, il reste en chantier aussi longtemps que le livre dure.

Internet, un minitel peuplé souvent d’imbéciles et parfois de gens très fins

PV : Internet ne permet-il pas de mettre de la littérature ailleurs que dans les livres ?

PJ : Si, je suis à fond pour ça. Eric Chevillard a créé sur internet une forme qui ne pouvait pas exister ailleurs (son blog l’autofictif, ndlr). Certains s’en servent comme d’un papier, mais lui par exemple a vraiment trouvé quelque chose.

Quand tu poses un commentaire sur le blog de Jourde, tu dois être prêt

Je trouve d’ailleurs que le blog, c’est mieux que l’article, parce qu’il y a des réactions immédiates, certes souvent d’imbéciles, mais parfois de gens très fins. Sur mon blog, il y a des interventions régulières d’un type qui s’appelle Pierre V., je crois que c’est Pierre Vinclair, un romancier. C’est vachement bien, il dit toujours le contraire de ce que j’avance, mais c’est quand même très bien… Par exemple, quand j’ai fait un truc sur les clichés journalistiques, il m’a répondu, ce qui tombe sous le sens, que depuis Homère, toute la littérature fonctionne sur des topiques. Quelle est la différence entre une topique littéraire et un cliché journalistique ?

Couilles de sanglier, tête de veau et moustache

PV : Passons maintenant aux choses sérieuses. L’andouille de Guémené n’a pas perdu sa note AAAAA. Pensez-vous que les tripoux ou les plats virils soient une valeur refuge pour la finance mondiale ?

PJ : …

PV : Vous avez trois minutes.

PJ : Personnellement je souhaite vivement que l’on investisse dans la tête de veau. Dans la tête de veau et la langue d’agneau.

PV : Vous êtes un chiraquien…

PJ : De ce point de vue là oui. Simplement il ne faudrait pas que l’on demande des dividendes excessifs, parce que je ne sais pas si la production pourrait suivre. Il faudrait que les actionnaires comptent sur du 5, 6%, pas plus. Il risque d’y avoir une crise de la gribiche aussi.

PV : Ç’est ça. Ca risque de devenir un aliment de luxe.

Sanglier à moustache. Si tu savais à quoi pense Jourde en te voyant, petit sanglier...

PJ : Le problème de la tête de veau, c’est que c’est du canaille qui devient du luxe. Maintenant on paye ça cher dans les restaurants parisiens… Je pense quand même être un amateur d’un des plats les plus virils qui soient. Je m’en flatte. J’ai mangé des testicules de sanglier en Auvergne. Et ça…

PV : Et ça, ça change un homme ?

PJ : Ça fait pousser les poils. Mais c’est pas très bon.

PV : Marine, une question ?

PJ : Je ne réponds pas aux questions des femmes.

PV : Tiens Marine, prends la moustache.

PJ : Ah oui comme ça je peux répondre.

PV : C’est étrangement sexy et donc dérangeant.

Un peu de "tafiole", un zeste de "paysan berrichon", et une grosse poignée de Yourcenar

PJ : (en riant) Ah oui c’est dérangeant…

PV : Puisqu’on parle de moustache, vous, vous n’avez pas de moustache : pourquoi ?

PJ : La moustache seule, ça fait un peu tafiole quand même. Faut pas que je dise ça à Jean-Marie Laclavetine, qui la porte… Non, mais avec la moustache seule, j’ai vraiment une sale gueule.

PV : Ça peut aussi faire paysan berrichon si elle est bien fournie…

PJ : Avec la gitane maïs alors. Mais je crois que je n’ai pas envie de faire paysan berrichon. Tout est là !

PV : On a remarqué que la moustache revenait à la mode…

PJ : Vous croyez ? Je ne crois pas. En revanche ce qui revient à la mode, ce sont les attributs pileux des méchants de bande dessinée. Le méchant avait toujours une sorte de bouc, maintenant tout le monde met ça, parce que les gens veulent avoir l’air méchant…

PV : Quel est selon vous le plus grand auteur à moustache de toute l’histoire de la littérature ?

Jourde, un "salaud" qui ne respecte rien.

PJ : Marguerite Yourcenar ?

PV : Bonne réponse.

PJ : Alors, j’aurai le Prix Virilo ?

PV : Ça peut se négocier, mais faudra payer. Cher.

(Bruit nerveux de billets que l’on défroisse, fin de l’enregistrement)

Nous remercions Pierre Jourde pour ces belles paroles, pour son temps… Et pour avoir payé le café. 

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La Présence », éditions Les Allusifs.

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Rencontre avec P.Jourde – Round 2

6 oct

Second round en compagnie de Pierre Jourde. Garde à gauche et crochet du droit à l’autofiction, embrassade avec Chevillard ; et un dernier petit direct à Le Clézio pour la route.

(Lire : Round 1 – Survol du paysage littéraire contemporain)

Du bon dans le mauvais : L’obscure clarté de Christine Angot, les beautés crépusculaires de Nothomb et de Picsou magazine

Jourde s’arrachant les poils du torse pour se les coller sous le nez.

PV : On a tous parfois la tentation de lire le dernier Foenkinos ou le dernier Beigbeder, même si on sait que ça va être mauvais…

PJ : C’est d’ailleurs pas tout le temps vrai. Les textes que Beigbeder a écrit sur lui-même ne sont pas tous mauvais. Même Amélie Nothomb : je lis ça sans déplaisir. Le problème c’est que ce sont des écrivains -Foenkinos en bien pire- dont on se dit à chaque fois qu’ils sont en train de faire les malins. Nothomb a un peu ce côté-là. Elle est intelligente, elle a toujours d’excellentes idées narratives. Après, elle les exploite n’importe comment, c’est dommage.

PV : C’est vous, dans le Jourde et Naulleau, qui étiez chargé de lire l’œuvre de Madeleine Chapsal. Est-ce que vous en retirez tout de même quelque chose de bien ? Des petits bonheurs de lecture arrachés à l’ennui ?

Une filiation entre la rythmique d’Angot et le rap

PJ : Oui, quand on lit Chapsal intensément, on se dit toujours qu’on est forcément meilleur. C’est bon pour l’ego. C’est tellement rien que c’en est effrayant. C’est presque difficile de repérer des erreurs stylistiques chez elle, c’est juste un désert accablant. Ce qui est incroyable, c’est qu’elle se dit féministe -elle était dans le jury du Femina d’ailleurs- alors que sa représentation permanente, c’est que l’homme est un grand aventurier que la femme attend. Vachement féministe… Donc je ne parlerais pas de bonheur de lecture. Pourtant ça arrive parfois, même chez des écrivains médiocres. Je me suis surpris à trouver qu’Angot faisait un bon usage de ses textes en les lisant. Comme elle écrit toujours sur des rythmes très simples, à l’oral c’est efficace, forcément. J’apprécie des bouses innommables parfois. Picsou magazine, c’est pas si bête… Il y a également des formes de littérature populaire que je trouve magnifiques. J’ai la collection complète de Donjon par exemple, de Sfar (et Trondheim, ndlr), je trouve ça super. Et Goossens est un génie absolu.

L’autofiction : une sombre passion française

PV : Depuis la parution de La littérature sans estomac, trouvez-vous que la littérature française a changé ?

Autofiction d’Einstein, par Goossens

PJ : Il y a toujours beaucoup d’autofiction, beaucoup trop. Je me suis trouvé récemment à un colloque de la SGDL (Société des Gens De Lettres, ndlr), sur l’interdit. A la tribune, c’était tous des autofictionneurs : il y avait Christophe Donner, Serge Doubrovsky, l’inventeur du terme, Gabriel Matzneff… Que des gens qui se situent dans une sorte de modernité. Eh bien c’était pathétique de constater à quel point ils n’avaient rien à dire sur leur démarche, ni sur la littérature. Pas un embryon d’idée, juste des anecdotes à raconter… C’est le devenir anecdotique de la modernité, tout ce dont on avait marre dans la littérature de papa, quand j’avais 20 ans, c’est rentré par la fenêtre avec les autofictionneurs.

PV : Vous pensez que c’est une spécificité française ?

PJ : Je n’en vois pas à ce point à l’étranger. Peut-être parce que c’est en France que s’est le mieux réalisé ce péché de l’Occident qui consiste à penser que l’individu est le réceptacle de toute valeur, qu’il est sacré, que du moment où il s’exprime, c’est beau. Tout cela est même théorisé, Donner l’a théorisé sur l’imagination… Catherine Millet a dit qu’au fond, la seule vérité en littérature, maintenant, c’était la littérature de soi. Il y a vraiment un rejet de l’imagination.

C’est fascinant… C’est vraiment fou de ne pas comprendre qu’on se construit par autre chose, par le recours à des mythes, à des constructions imaginaires… En plus, ils considèrent que leur littérature est subversive, selon une vieille idée moisie depuis 1968 selon laquelle l’individu est en révolte contre la société. Ce qui est complètement faux, puisque la valeur sociale contemporaine par excellence, c’est l’individu. Toute la TV ne bouffe que de l’individu, ils sont donc absolument dans l’ordre des choses.

PV : Est-ce que vous avez l’impression de prêcher dans le désert ?

PJ : Bah non, puisque vous êtes là.

PV : Mais on est pas du tout d’accord avec vous en fait, c’est un piège… Nous on adore Angot ! Pourquoi ce sont d’ailleurs toujours ces écrivains-là qui sont mis en avant ?

PJ : Parce que ça fait 30 ans que la littérature, dans les médias, fonctionne par la réduction à l’individu. « Alors ce personnage, c’est quand même un peu vous ? » Ce genre de questions grotesques… C’est méconnaître la complexité des rapports entre un écrivain et ses personnages. Et puis ça évite de penser. Quand un journaliste peut éviter de penser, il se précipite sur l’occasion. Quand on n’a rien à dire, on raconte une anecdote, ça passe toujours très bien. Par contre, un embryon de théorie… J’ai l’impression qu’on a pris une espèce de retour de bâton, après la terreur théorique des années 60/70…

De la proximité entre Le Clézio et le club des 5

Entre Gracq et Foenkinos, deux conceptions du LOL, deux visions du PTDR

PV : Les écrivains français contemporains ne manquent-ils pas un peu de second degré ?

PJ : Oui, terriblement. Chez les grands écrivains, il y a souvent du recul, une légère ironie… Certes, il y a quelques grands écrivains qui n’en ont pas, Gracq par exemple. Mais ça m’a toujours manqué chez lui. Je n’en vois pas beaucoup d’autres…

PV : L’ironie est inhérente à l’écriture de Chevillard, pour parler de grands écrivains contemporains…

PJ : Ça peut être aussi un frein, parce qu’il est tellement intelligent, sur-conscient…

PV : Ça ampoule à mon avis certains de ses livres. Des lecteurs peuvent être découragés : C’est comme regarder un nuage, on ne voit pas tout le temps que le narrateur est en train de bouger.

La café était explicitement sympa. Devoir le dire, c’est un aveu d’échec.

PJ : Oui et puis on ne peut pas rater un mot, ça peut être son défaut. Il y a des livres de lui que j’aime moins, Sans l’orang-outan par exemple. Mais bon, c’est déjà 100 fois au-dessus de ceux des autres romanciers. Ce qui est fou, c’est que quand j’ai commencé à lire ses livres, les 4 ou 5 premiers, je lui ai dit « tu ne pourras pas aller plus loin, ce n’est pas possible ». Et en fait si. Le dernier c’est un de ses meilleurs, Dino Egger c’est incroyable. Il a aussi écrit de la poésie, c’est un poète magnifique… Enfin bon, on ne va pas passer la journée sur Chevillard. Il y a d’autres très bons écrivains, mais il y en a aucun dont je pourrais dire qu’ils sont impeccables stylistiquement. Sauf Michon peut-être. Par exemple, j’adore Marie-Hélène Lafon, je trouve que ce qu’elle fait est vraiment très intéressant… Mais, parfois on a envie de reprendre des trucs, de retravailler.

Le prochain Le Clézio parlera d’amitié entre les peuples, et attaquera la présidence

PV : Et Le Clézio, le nouveau pape français ?

PJ : Argh argh (il s’étrangle)… Il faudrait qu’on m’explique un jour ce qu’il y a là-dedans ? Chaque fois que j’ai lu Le Clézio, je n’ai pas compris : c’est la bibliothèque verte. C’est gentil, plein d’idées sympathiques. J’ai essayé de lire L’extase matérielle, Désert, Le procès verbal… J’étais accablé. C’est les idées gentilles que tout le monde a. Quel intérêt ? Je me laisse impressionner en revanche par Modiano, par cet univers un peu obsessionnel, cet espèce de clair-obscur… En plus Modiano ne dit rien, il n’est pas gentil, il est juste dans une vision.

 

(A venir : Round 3 – Boxe, pratique littéraire et couilles de sanglier)

 

Vous pouvez également retrouver Pierre Jourde ici et dans son dernier livre « La présence », éditions Les Allusifs.

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Dino Egger, de Eric Chevillard

8 sept

Les éditions de minuit

Lu par Philippe

Ce livre t'aime

Virilo !

Cette année, c’est écrit, on le sait depuis longtemps, c’est « Dino Egger » qui sera l’objet du syndrome merde dans les yeux dont sont affublés de si nombreux jurés de prix littéraires. Cela ne chagrinera pas l’auteur Eric Chevillard qui doit être habitué, depuis le temps…

En 2007 par exemple il publie « Sans l’orang-outang », un chef d’œuvre, et commence un blog exceptionnel : l’auto-fictif. La même année c’est « Chagrin d’école », un des livres les plus anodins de Daniel Pennac qui rafle le Renaudot. Les jurés du Goncourt répondent avec clairvoyance et sacrent Gilles Leroy pour « Alabama Song », qui constitue une pile de feuilles très utiles aujourd’hui (et enfin) pour démarrer les charbons d’un barbecue.

Mais « Dino Egger » a-t-il seulement besoin d’un prix ? Et puis qui c’est d’abord, Dino Egger ?

Bien. Le pitch, donc : Tu vois Napoléon ? Tu situes Einstein ? Tu remarques Marx ? Tu as entendu parler de Bernard Montiel ? Voilà : Dino Egger aurait été de ceux-là. Aurait : Chevillard raconte la vie d’un grand homme qui n’a pas existé. Evidemment. Rien de nouveau là-dedans,  comme presque tous les écrivains. Sauf qu’ici, le narrateur est conscient de l’inexistence du héros.

« (Sans ces grands hommes) que serait devenu le monde ? Nous allons le savoir, car j’en tiens un, je tiens Egger, et Egger – du moins cet Egger-là – Dino Egger – ce Dino Egger du moins – n’a jamais existé »

Le sujet du livre n’est pas plus « racontable ». A la rigueur on s’en ficherait car tout est prétexte, comme d’habitude, à un style parfait.

« (Egger) manque aujourd’hui encore, et peut-être de plus en plus. Il y a ce trou, cette lacune irréductible, cette déchirure dans la trame serrée de notre commune aventure dont les bords effilochés dessinent les contours de notre homme et le font apparaître plus nettement que certains autres personnages célèbres (…). Dino Egger n’a pas eu à pâtir des approximations du témoignage humain. (…) Dino Egger apparaît en creux. Il a l’évidence d’un cratère. »

Portrait, probable, peut-être, de Dino Egger (reconstitution).

Pour autant l’histoire n’est pas qu’accessoire. Sous couvert d’exercice de style ad nauseam, le narrateur évolue. Derrière la légèreté et le brio, le lecteur attentif pourra nourrir de profondes réflexions. Certes, une intrigue plus classique comme dans « Palafox » ou « Sans l’orang-outang » aurait perdu moins de monde en route. Le livre implique une convention de lecture peut-être trop radicale pour de nombreux yeux. C’est d’ailleurs là mon seul regret : que certaines personnes soient découragées et passent à côté. Mais pouvait-il en être autrement ?

Alors sachez simplement que ce livre est extrêmement drôle et brillant. Comme cette liste hilarante des inventions et chefs-d’œuvre (plus de 120 tout de même) que Egger n’a pas transmis au monde, du « théorème dit des embouchoirs » à la « Chronique du Big Bang » en passant par « une couleur nouvelle correspondant à certain état intérieur de contentement dans le malheur » ou encore « Pourquoi huit, une élucidation ».

Ce post, comme ceux des autres sites, ne fait que mal décrire ce qui ne coûte pas si cher dans le commerce. « Elle n’arrive pas à sa cheville » dirait même Stéphane… Voilà pourquoi depuis des années mes critiques d’Eric Chevillard se limitaient à la lecture de passages et à cette simple injonction, ce conseil qu’avec plaisir je réitère :

Lisez Chevillard.

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Lu par Paul

Moustache fournie

Moustache eggerienne

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