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Pour seul cortège, de Laurent Gaudé

9 nov

Mon empire pour un rasoir

Actes Sud

Lu par Marine

Alexandre s’est cassé le nez sur la prose de Laurent Gaudé

A chaque nouvel opus, l’œuvre de Laurent Gaudé est indéniablement en résonance avec les meilleurs de ses contemporains. Ainsi, si Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari voisine sur certains aspects avec Le soleil des Scorta (et là le Goncourt fait preuve d’une belle constance dans ses choix), la lecture de Pour seul cortège a un parfum du livre de Mathias Enard Parle-leur de bataille, de rois et d’éléphants. Il est ainsi prétexte à une langue riche, emplissant un espace spatio-temporel étroit mais qu’elle étire en dérogeant à la linéarité coutumière. La force et la faiblesse du livre sont d’ailleurs à trouver dans ce choix d’écriture.

Pour seul duvet

Il est en effet réjouissant de lire une belle langue étoffée, florissante même. Mais il est également un peu pesant de suivre une écriture qui tourne souvent au lyrisme exacerbé. Laurent Gaudé serait-il plus tragédien que les plus pompeux des tragédiens grecs ? Il est malin de montrer l’agonie d’Alexandre le Grand comme une cristallisation historique signifiante, mais il prend le risque de tirer un peu trop sur les coutures de "l’évènement" . Au final, l’impression reste que le tout rentre au chausse-pied dans un ouvrage heureusement relativement court.

Le sermon sur la chute de Rome, de J. Ferrari

28 sept

Actes Sud

Lu par Gaël

Moustache-fatum

Une tragédie corse (et donc reposante)

Livre poilu

Jérôme Ferrari nous raconte l’histoire de deux jeunes hommes, Matthieu et Libero, qui décident de reprendre la gestion du bar d’un petit village corse, auquel leur enfance les lie. Il nous raconte surtout l’histoire d’une chute, non pas celle de Rome, mais celle d’un projet mal ficelé, aveugle à la violence et à la rancœur dont est faite la trame des jours et qui se terminera nécessairement en drame après avoir commencé dans l’insouciance, les douces soirées d’été, le sexe facile. Projet voué à la ruine, parce qu’il prend place en Corse, terre intrinsèquement dramatique, théâtre de poche où se sont accumulées les haines et les remords. Mais surtout parce que cela semble être le credo de Jérôme Ferrari : comme l’Antigone d’Anouilh, il pense que « c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir ».

C’est là que le parallèle avec le sermon de Saint Augustin prend son sens : les mondes, et le bar corse en est un, sont condamnés à choir, proférait l’évêque d’Hippone il y a plus de 1000 ans. Jérôme Ferrari s’amuse à tisser le passé des personnages avec Saint Augustin et avec l’Algérie où il a vécu, et à tisser sa langue – riche, ample, dont les phrases se déploient avant de s’effondrer en de brutales conclusions – de l’univers mental apocalyptique des premiers Chrétiens. Malgré le décalage des sujets, chute d’un empire millénaire versus fermeture d’un petit bar de montagne, la greffe prend très bien. On pouvait craindre la prétention à rapprocher ainsi grande et petite histoire, métaphysique et récit d’apprentissage, mais il n’en est rien, au contraire : l’ampleur du verbe rend compte de l’importance de l’expérience que vit Matthieu.

Vers une chronique des chiffes molles

Car malgré la symétrie apparente entre les deux amis, c’est bien lui le héros. L’histoire de sa famille est longuement développée, et au moins autant que de son projet avorté, le livre traite de son immaturité émotionnelle, de son isolement, incapable qu’il est de comprendre ce que tentent de lui dire ses proches et se réfugiant dans de fugaces amitiés de vacances. Intrinsèquement, Matthieu est un faible et c’est ce qui semble intéresser Ferrari : comment une mauviette traverse-t-elle l’histoire ? Comment se construit-elle l’impression d’être dominée par le destin, alors qu’elle n’a pas même cherché à le reconnaître, sans parler de l’affronter ? Car finalement, ce n’est pas pour son échec, pour la douleur qu’il aura semée, qu’on méprise Matthieu. Il n’y est pas pour grand-chose et l’ironie du roman est que le désastre ne vient d’aucun des nombreux avertissements semés au fur et à mesure ; il vient du destin, du collapsusprogrammé des mondes.

Les jurés ayant apprécié le livre doivent s’asseoir sur une seule chaise.

Mais en tant qu’homme, il s’est laissé balloter sans réagir. Le parallèle est évident avec les ancêtres de Matthieu, l’un, vieux gaulliste passé à l’OAS, déjà rencontré dans les précédents romans de Ferrari, l’autre, ancien administrateur de la France coloniale aux espoirs brisés. Dans la grande comme la petite histoire, l’homme doit toujours choisir la manière dont il échoue, si possible avec intégrité, et il n’a que ce choix. Un choix viril, s’il en fût.

On peut largement ne pas partager les partis-pris de ce soubassement tragique et métaphysique. La force de Jérôme Ferrari est de parvenir à y faire tenir d’aplomb un roman d’apprentissage subtil.

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Mousse tache

Lu par Anne

« Jéjé », lui dirais-je, si je tenais Jérôme Ferrari en face de moi (ou si je le serrais dans un coin, soyons 21e siècle). « Jéjé, tu es comme tu es, mais j’accepte de t’épouser. Car en plus d’un homme à la pilosité fort décente, tu es un grand écrivain. Partons ensemble vivre dans ton village en Corse, tu écriras des livres formidables pendant que je garderai les chèvres. »

Et ils partirent dans une Phantom II, on the road

Ce monologue passionné et, qu’on se rassure, totalement fantasmé ne m’est pourtant pas venu immédiatement à la lecture du Sermon sur la Chute de Rome. En effet, je dois confesser avoir d’abord ressenti une certaine déception. Le fait de vouloir illustrer par un exemple contemporain la vacuité du monde décrite par saint Augustin dans le sermon éponyme m’a semblé un peu factice, voire un poil cuistre. La déréliction annoncée m’avait laissée un arrière-goût de facilité, le sentiment que Jéjé, pardon, Jérôme Ferrari reniait sa capacité formidable à dépeindre le monde en nuances de gris, qui faisait de Où j’ai laissé mon âme un vrai livre intemporel avec de vrais morceaux de condition humaine dedans.

Mais si l’objet de ce nouveau roman me touche moins que celle de son précédent, Jéjé reste un magicien de la langue, qui halète ses phrases, les fait vivre par son sens du rythme, se joue d’elles comme un jongleur surdoué. Là où la plupart des auteurs français semblent craindre la métaphore, la période ample et l’hyperbole, Ferrari les manie avec un art consommé. Et le lecteur époustouflé de s’écrier : Ferrari, c’est vraiment la Rolls de la littérature française !!! (Savourez bien ce calembour douteux car je crains qu’avec lui ne s’envolent mes chances de convoler… )

Rue des Voleurs, de Mathias Enard

2 sept

Gentils barbus

Editions Actes Sud

Lu par Stéphane

Le titre "Rue des Sacripans" avait plus de gueule

C’est un genre nouveau : nous l’appellerons le roman iTélé. Pages après pages, c’est l’info en continu, la priorité au direct : dans le roman iTélé, les personnages ne sont pas, comme dans Tolstoï, les jouets de grands mouvements historiques qui les dépassent. Ils sont, comme dans l’édition permanente, les témoins privilégiés de l’actu et mieux encore : puisque la fiction le permet, ils en sont des acteurs.
Il faut imaginer Mathias Enard en rédacteur en chef, tenant sa conférence de rédaction imaginaire sous la pression des événements qui défilent à l’écran…
–       Toi Bassam, va faire un attentat à Marakech. Judit !
–       Oui ?
–       Tu seras à Barcelone, parmi les Indignés. Et toi Lakhdar, tu t’occupes du reste.
–       Du reste ?
–     Oui : révolution arabe et immigration clandestine vers l’Espagne. Tu peux t’occuper de Mohamed Merah aussi ?
–       Ah non, je peux pas tout faire.
–       Bon, eh bien démerde-toi pour y faire référence à un moment alors.

C’est vraiment dommage que ça ne fonctionne pas, car l’idée était plaisante, de saisir par la littérature ce qui anime ces jeunes gens que l’on voit aux infos, héros, victimes ou terroristes. Est-ce la distance temporelle qui manquait ?

L’amour français de la culture arabe

L’auteur, spécialiste de la culture arabe et habitant de Barcelone, était pourtant plutôt bien placé pour parler de tous ces sujets. Les références érudites au Coran, aux grands explorateurs ou poètes maghrébins, ainsi que la beauté régulièrement soulignée de la langue arabe constituent d’ailleurs un des principaux intérêts de l’ouvrage.
Mais l’intrigue pêche vraiment trop par son invraisemblance, si bien que la violence des événements décrits nous laisse aussi indifférents que nous avons l’habitude de l’être devant notre poste de télé.

Que dire du personnage principal ? Vagabond, chassé de chez ses parents à peine adulte, mais lettré, vite érudit ; pieux mais ivre de liberté ; amateur du Coran et des polars gauchos de JC Izzo ; ouvert sur le monde, fidèle à ses racines : c’est une synthèse bien pensante de l’Occident et de l’Orient, un fantasme ambulant de Tanger à Montjuic, qu’on finit par détester. Il faut l’entendre parler pour comprendre : « Je ne suis pas un Marocain, je ne suis pas un Français, je ne suis pas un Espagnol, je suis plus que ça. Je ne suis pas un musulman, je suis plus que ça. »
Plus que ça ? Un homme sans doute, si j’ai bien compris. Mais plus encore qu’un homme, tu es une chimère, car tu n’existes pas un seul instant pour les malheureux lecteurs qui tentent en vain, 250 pages durant, de te rencontrer.

Le corail de Darwin, de Brigitte Allègre

29 août

Éruption de poils

Éditions Actes Sud

Lu par Claire

Remarque liminaire destinée aux désappointés potentiels : ce livre ne parle ni d’espèces marines en voie de disparition, ni de théories sur l’évolution de l’espèce humaine, ni d’affreux requins tueurs de plagistes. Adieu, apprentis commandants Cousteau darwinistes.

Tancredio a des remords.

Vigdis l’islandaise et Livia l’italienne décident via Internet d’échanger leurs lieux de vie pour quelques semaines. Les conjoints, quoi qu’ils puissent en penser, sont priés de suivre. Pas de bol, ou le contraire ? Leurs voyages respectifs sont chamboulés à l’arrivée par les inondations de Rome pour l’une, et l’éruption du fameux volcan islandais pour l’autre. Ces bouleversements naturels induisent des bouleversements personnels majeurs. Les conjoints disparaissent de la circulation, au propre pour l’une et au figuré pour l’autre, tandis que les deux femmes décident finalement de s’installer ad vitam aeternam dans le décor de l’autre.

L’auteur manie une langue imagée tout en finesse et poésie, où s’entremêlent poids du passé, non-dits familiaux et amoureux et petits tracas du quotidien. Si l’on prête une oreille bienveillante aux états d’âme de Vidgis et Livia, le récit est plombé par ce que l’auteur a intitulé elle-même des « fragments », la pensée décousue du vieux père de Livia, Tancredio, qui ressasse depuis la maison de retraite médicalisée où il est placé ses remords du passé. Des intermèdes qui n’apportent pas grand-chose à l’ambiance et à l’épaisseur dramatique du roman si ce n’est peut-être un bon entraînement de lecture en diagonale.

Le cauchemar de corail

Une lecture en demi-teinte, donc, qui convainc sans convaincre, une bonne idée de départ qui se prend un peu les pieds dans le tapis, un esprit d’observation et de description sensible que l’on n’arrive ni à rejeter en bloc ni à totalement valider.

Kosaburo 1945, de Nicole Roland

17 sept

Actes Sud

Lu par François

Un livre kamikaze qui aurait mieux fait seppuku ?

Rasoir

Par pitié, passez votre chemin, VITE. Pardon mais les romans japonais maltraités on aimerait que ça s’arrête, merci. Le côté "je m’inspire d’une culture minimaliste (mais qui a dit que le Japon avait une culture minimaliste, au fait?) pour cacher que je n’ai aucun don littéraire" ça suffit, par pitié. Ce roman est mauvais : c’est cliché, c’est bien triste…

On suit dans cet ouvrage une jeune Japonaise qui se travestit pour devenir kamikaze à la place de son frère. Aux côtés de son amour d’enfance, notre chevalier d’Eon nippon prépare son grand départ… Ouh là là suspense…

Malheureusement, aucune des thématiques traitées (genre, famille, mort) ne dépasse le niveau d’un épisode d’une série AB productions… Que de platitudes… Qu’a vraiment voulu prouver Nicole Roland ? Qu’un auteur aussi pouvait être kamikaze ? Et pourtant c’est belge. On pouvait donc s’attendre à mieux.

Une seconde lecture de ce livre (par ailleurs encensé) à venir.

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard

20 oct

Actes Sud

Lu par Philippe

Sur une base historique solide, Enard nous conte la rencontre entre Michel-Ange et l’Orient, et se paie au passage un des plus joli titre de la rentrée.

Ave Zone, l’auteur nous proposait un livre qui se passait dans un train, mais absolument illisible sur un trajet « Saint-Etienne Chateaucreux – Paris Gare de Lyon ».

Avec « Parle-leur… », la tendance est bouleversée : ce livre se lit très bien sur le trajet « Lille-Europe – Marseille Saint-Charles ». C’est dépaysant, érudit sans perdre le lecteur, sans autre ambition que de bien raconter. C’est bien. Sans plus, sans moins.

Au plutôt si, un moins :

« Un Homme sans moustache, c’est comme une maison sans balcon » Proverbe turc.

Tant de janissaires et de fiers ottomans imposaient une ou deux descriptions folkloriques.

Je vous le donne en mille : pas une ligne, rien. Ce n’est plus une faute de goût à ce niveau là, c’est une vraie lacune historique.

Nous attendrons qu’il sorte en poche pour vérifier la correction.

Re-lu par Claire

À la naissance du XVIe siècle, le sultan de Constantinople appelle Michel-Ange à son service pour le charger de la conception d’un pont destiné à traverser le Bosphore. Michel-Ange, alors miséreux et en froid avec le Pape qui lui doit une commande, part vers l’inconnu, son orgueil ne pouvant s’empêcher de répondre au défi : il réussira là où le grand Léonard de Vinci lui-même a échoué.

Mathieu Enard met en scène un Michel-Ange méconnu du grand public, alors au tout début de sa carrière. Déjà connu par ses contemporains, l’artiste est sauvage, solitaire, difficile, et met du temps à oser prendre le pouls de cette Constantinople si différente. Il lie des liens dont il n’a pas l’habitude : Mesihi, le grand poète, un marchand mystérieux, il s’enivre du souvenir d’une jeune chanteuse qui a le pouvoir de le troubler, lui l’homme de marbre. Il finira par fuir, les dessins commandés achevés, victime des conspirations politiques de ces temps compliqués. Homme à l’égo trop important, tout entier impliqué dans un processus créatif intense, il est impuissant face aux rouages des grands de son temps.

Le récit imagé et coloré de Mathieu Enard est agréablement rythmé par des phrases et des chapitres courts. Ses formulations poétiques, ses descriptions des sons et des couleurs, des rapports humains, des non dits, de l’ambiance tout à la fois feutrée et exubérante de la cour de Constantinople, étoffe ce court roman d’une texture sensuelle et envoûtante. La psychologie de Michel-Ange et l’analyse de ses réactions est bien menée, crédible, et passionnante pour nous qui avons été bercé par l’œuvre de l’artiste, même si « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » reste une fiction.

Le format, le thème choisi d’un épisode précis de la vie de Michel-Ange, mais aussi la structure séquencée de ce livre, en font une nouvelle sensible que l’on aimerait recommander à tous ceux curieux de la vie passée des grands artistes qui participent de notre culture européenne. Il permet en outre de s’intéresser à un contexte historique complexe de manière littéraire.

Mais aussi lu par Marine. 

C’est bon, c’est délicat, c’est soyeux, c’est appétissant, ça se mange et se boit bien. Et le lendemain, on n’est pas balloné ni n’a-t-on de gueule de bois, car c’est très digeste. Un bon vin d’apéro, en somme.

Les effondrés, de Matthieu Larnaudie

6 sept

Actes Sud

Lu par Stéphane

« La politique dans une oeuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’ un concert ». Ceux d’accord avec Stendhal auront certainement beaucoup de mal à apprécier le dernier roman de Mathieu Larnaudie. Dommage, car cette œuvre ne manque ni de style, ni d’intelligence, ni d’originalité. Chaque chapitre dresse, en une poignée de phrases immenses (et pourtant lisibles !), le portrait de personnages réels ou fictifs qui incarnent les ex-puissants de notre monde, déchus par la récente crise financière. Les descriptions sont subtiles, l’analyse des rôles et responsabilités des différents protagonistes est fine, le propos général – l’effondrement d’un monde et de la logique qui le sous-tend – est incisif.

Mais voilà, restent la désagréable sensation de lire une œuvre aux partis pris idéologiques et le sentiment, malgré le talent de l’auteur, que ce type de critique systémique a plus sa place dans un essai que dans un roman. Comme quoi Stendhal, il disait peut-être pas que des conneries…

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