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Heureux les heureux, de Yasmina Reza

19 fév
Y a un poil dans mon prozac

Y a un poil dans mon prozac

Editions Flammarion

    Lu par Claire

Déprimés, les lecteurs.

Et la joie est en toi

Et la joie est en toi

Les courtes tranches de vie relatées par Yasmina Reza, portraits croisés sous forme de monologues de personnages dont on comprend peu à peu qu’ils sont reliés les uns aux autres, adultère, rancunes familiales, amour et désamour, une baffe aux enfants et une visite à son cancérologue, voilà le livre plié et votre moral en berne.

Yasmina Reza se laisse glisser dans une facilité douillette masquée par une expertise rédactionnelle qui exploite le filon de l’existentialisme et du mal-être à la mode du jour, dépression, dissensions au cœur du couple et tentatives pitoyables de séduction pour oublier sa propre nullité. Un portrait peu reluisant de l’espèce humaine contemporaine, bien que l’on sente intuitivement que l’intention de l’auteur n’était pourtant pas là : il y a ici un raté entre l’objectif de fond et le résultat final qui met mal à l’aise.

Et pourtant, la lecture débute avec brio, à travers la mise en scène grinçante et enlevée d’un couple qui se déchire sur le choix du fromage

Ils ont coupé dans le budget illustrations cette année

Ils ont coupé dans le budget illustrations cette année

dans un hypermarché. Il ne manque pas grand-chose pour sentir l’odeur glacée des rayons réfrigérés et le couinement horripilant de la roue de chariot abîmée. Une étude approfondie du genre humain qui se laisse prendre à une répétition lassante qui attaque l’attention du lecteur jusqu’à ce que le livre lui tombe des mains, heureusement, presque à la fin. Une dextérité dans l’écriture et la psychologie des êtres en perdition qui se prend les pieds dans sa propre science, une chape de plomb dans ces portraits lardés d’humour noir qui pèse sur les doigts qui tournent les pages. A ne pas lire, surtout, si l’on est aigri, misanthrope, déprimé, découragé ou tout simplement si l’on n’a pas envie de se saper encore un peu plus le moral après avoir lu le rapport journalistique quotidien sur les effets de la crise.

Un roman qui n’invente rien et n’apporte rien, si ce n’est un exercice de style de qualité dont Yasmina Reza, auteur mondialement acclamée, aurait peut-être pu se passer. Un roman qui accumule les critiques élogieuses des papiers les plus éminents… la peur de se reconnaître dans ces bourgeois aigris en mal de joie de vivre ?

Les œuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet

11 nov
Moustache miséricorde

Editions Verdier

Lu par Marine

Le prix Décembre l’a couronné ? Nous n’étions pas passés à côté, rassurez-vous. Nous qui avons coutume de le railler ne pouvons que reconnaître qu’il s’agit là d’un choix tout à fait intéressant. Les œuvres de miséricorde est une œuvre très singulière, dont le lecteur ne sait pas bien si elle tient du roman ou de l’autobiographie, si elle relève de réflexions mûries avec les années ou d’une imagination assez étrange. D’ailleurs, je ne sais pas trop quoi en penser au final.

Le M de y.M.c.a, de Motard et de Miséricorde

Si j’étais l’avocat de la défense, voici ce que je dirais : Mathieu Riboulet nous propose un livre d’une maîtrise si stupéfiante que le lecteur en ressent littéralement la maturité. La langue et le discours se servent parfaitement, la construction est intelligente et originale, le propos est audacieux mais sans choqueries inutiles (les nombreuses scènes de sexe sont crues mais sans provocation) et le héros est d’une grande humanité.

Verdier, ou l’art du bandeau

Dans la peau d’un détracteur, j’écumerais cependant ceci : la construction du livre est très artificielle et repose sur un semi-détournement des œuvres de miséricorde, dont la concordance avec le propos n’est pas évidente. Les personnages sont parfois des caricatures des figures imposées auxquelles elles renvoient (exemple, l’amant allemand, espèce d’Apollon aux manières posées). Le propos est assez tiré par les cheveux. Bref on n’y croit pas. Et la dernière scène, toute en hémoglobine, laisse étrangement de marbre.

Enfin, si j’étais Christine Boutin me récrierais-je : Mon dieu, protégez-nous ! Ce torchon fait la part belle à un pervers multi-obsessionnel, homosexuel de surcroît, qui détourne des œuvres chrétiennes et les subvertit en sublimant la fange de notre société (escort boy, punk à chien et j’en passe).

Merci Christine. Grâce à toi, j’ai résolu mon dilemme. J’aime.

Pour seul cortège, de Laurent Gaudé

9 nov

Mon empire pour un rasoir

Actes Sud

Lu par Marine

Alexandre s’est cassé le nez sur la prose de Laurent Gaudé

A chaque nouvel opus, l’œuvre de Laurent Gaudé est indéniablement en résonance avec les meilleurs de ses contemporains. Ainsi, si Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari voisine sur certains aspects avec Le soleil des Scorta (et là le Goncourt fait preuve d’une belle constance dans ses choix), la lecture de Pour seul cortège a un parfum du livre de Mathias Enard Parle-leur de bataille, de rois et d’éléphants. Il est ainsi prétexte à une langue riche, emplissant un espace spatio-temporel étroit mais qu’elle étire en dérogeant à la linéarité coutumière. La force et la faiblesse du livre sont d’ailleurs à trouver dans ce choix d’écriture.

Pour seul duvet

Il est en effet réjouissant de lire une belle langue étoffée, florissante même. Mais il est également un peu pesant de suivre une écriture qui tourne souvent au lyrisme exacerbé. Laurent Gaudé serait-il plus tragédien que les plus pompeux des tragédiens grecs ? Il est malin de montrer l’agonie d’Alexandre le Grand comme une cristallisation historique signifiante, mais il prend le risque de tirer un peu trop sur les coutures de "l’évènement" . Au final, l’impression reste que le tout rentre au chausse-pied dans un ouvrage heureusement relativement court.

And the winners are…

5 nov
Pierre Jourde, vainqueur heureux de l’édition 2012 du Prix Virilo

PRIX VIRILO 2012 : PIERRE JOURDE, Le Maréchal Absolu (Gallimard)

Le prix Virilo récompense le meilleur roman francophone publié dans l’année. Il revient cette année au Maréchal absolu, de Pierre Jourde (Gallimard). Il impose son diktat au second tour face aux excellents Fukushima, de Michaël Ferrier (Gallimard), et L’Auteur et Moi, d’Eric Chevillard (Minuit).
Les jurés tiennent à souligner la grande ambition d’un roman polyphonique sur le pouvoir, hénaurme. Mais le ballet vertigineux des récits croisés autour du dictateur ne doit pas vous effrayer, car le non-sens ubuesque change ce cale-porte de 760 pages en une œuvre rare, à la fois légère, profonde et finement écrite. Il ne reste plus qu’à s’interroger : mais comment les autres prix ont-ils pu le rater ?

PRIX TROP VIRILO 2012 : ERIC NEUHOFF, Mufle (Albin Michel)

Le prix Trop Virilo couronne la poussée de testostérone la plus vivace, la giclure littéraire excessive. Peut-on être un héros Trop Virilo et cocu ? Et bien oui, puisque c’est Eric Neuhoff qui impose son Mufle (Albin Michel).

Il n’était pourtant pas aisé de vaincre la Jouissance européenne de Florian Zeller en finale, mais ce livre surpasse nos attentes par ses citations incroyables comme « Les femmes qui vous trompent ne sentent plus pareil. Elles traînent après elles des relents d’arrière-cour », ou encore « A Berlin, il s’ennuya. Il y avait plein d’Allemands et le zoo était en travaux. » Nous remercions Eric Neuhoff de nous offrir cette leçon de vie : un bon critique ne fait pas toujours un bon écrivain.

ACCESSITS

Nous avons lu et chroniqué (et acheté) nombre de livres cette année. Ce ne sera pas pour rien. Voici la liste des accessits pour consoler les écrivains déçus :

Le Prix Pilon de la forêt qui pleure (du livre dont le ratio (Qualité / (Tirage + Couverture Médiatique) est le plus faible) est remis au consternant Les Lisières, d’Olivier Adam.

Accessit Kelly Slater du livre qui surfe sur la vague revient à Fukushima, de Michaël Ferrier

Accessit du style Ségolène Royal revient à La Survivance, de Claudie Hunziger

Accessit Endives au jambon du plat qui ne plaît pas aux enfants et rarement aux parents revient à Christine Angot pour Une semaine de vacances.

Accessit Viri-lol du jeu de mot qui fait un bide sidéral (essayez chez vous) revient à Jean-Michel Olivier pour Après l’orgie et cette blague «  Althusser, à qui sa femme a dit Halte ! Tu serres ! »

L’accessit du livre dont le titre est un peu méchant, mais c’est quand même ce qu’on aimerait dire à Florian Zeller de temps en temps, revient à Tais-toi et meurs d’Alain Mabanckou.

Accessit de l’auteur qui aime les femmes qui aiment les hommes qui aiment les femmes (mais par derrière) revient à Philippe Djian, pour Oh…

Accessit de l’auteur qui n’a pas d’idée de titre pour son livre revient à Régis de Sa Moreira pour La Vie.

Accessit du titre qui devrait en faire réfléchir certains (comme Florian Zeller) revient à Patrick Besson pour Une bonne raison de se tuer.

Accessit Katherine Pancol du titre trop long avec des animaux saugrenus dedans revient à Moi j’attends de voir passer un pingouin, de Geneviève Brisac

L’accessit du livre avec lequel on se fait lourdement accoster dans le métro revient à Dans ma bouche, de François Simon

L’accessit du livre avec lequel, en revanche, on est vraiment tranquille dans le métro revient à Ne me cherchez pas, de Jean-Philippe Kempf

> Liste des finalistes (et leurs critiques)

Un jury à moustaches, composé d’hommes ou de femmes qui votent en hommes. Ce qui ne veut rien dire ? Ce qui ne veut rien dire.

Les Lisières, d’Olivier Adam

4 nov

Rasoir périphérique

Editions Flammarion

Lu par Stéphane

"Vous êtes tous pareils toi et tes potes de Saint-Germain-des-Près." L’accusation, lancée au narrateur, double d’Olivier Adam, par un de ses amis d’enfance, est cruelle. Surtout pour Saint-Germain des Près. Car en matière de snobisme, Olivier Adam n’a en fait plus d’équivalent ! Saluons la performance, le niveau était élevé… Mais avec le zèle légendaire du nouveau converti, l’auteur a fait mieux que les maîtres du genre. Les Sollers, BHL, Beigbeder et autres Gonzague Saint-Bris peuvent rabattre leur mèche, ranger leur porte-cigarette, déserter le Flore et contempler le spectacle : il est édifiant.

Le Nicolas Bouvier de Clichy

L’écrivain-voyageur a franchi le périphérique

En effet, Olivier Adam a osé. N’écoutant que son courage, l’écrivain voyageur a pris tous les risques pour poser son MacBook là où la littérature ne va plus, dans une de ces contrées mystérieuses dont le lecteur n’avait jamais entendu parler : la banlieue. Une banlieue en particulier ? Non, la banlieue en général, car vu de Mabillon, il n’y a qu’une banlieue, la grande, la vraie, matérialisée dans une ville anonyme ou presque, subtilement nommée V. (comme ville ? comme Villetaneuse ? comme Versailles ? comme vroum-vroum? – mystère…).

Passionnant périple auquel nous sommes invités ! Quelle étrange contrée ! Quelles moeurs exotiques ! Chaque page offre une révélation nouvelle : figurez-vous qu’on s’y ennuie ! Figurez-vous que les murs y sont décorés de tableaux Ikea ! Figurez-vous qu’on y décroche difficilement un CDI, voire qu’on y chôme malgré soi ! On y mange des chips ! On y écoute Christophe Maé ! On y vote Marine Le Pen ! On y prend le RER ! On y lit ! On y lit ! Mais seulement Téléstar, "Marc Musso et Guillaume Levy" bien sûr ! Quoi d’autre ? Olivier Adam ? La bonne blague ! On s’adonne au 7ème art également ("Julia Anniston ou Jennifer Roberts", "Brad Cruise ou Tom Pitt"), voire à la musique ("James Williams et Robbie Blunt").

Le tableau est complet, le réalisme est saisissant : au regard acéré de l’auteur, pas un cliché n’échappe. Il faut dire que lui, ou du moins, le narrateur, a su aiguiser sa perception en fréquentant dès l’adolescence les oeuvres des plus grands, comme il se plaît souvent à le souligner : Truffaut, Kurosawa, Ken Loach, "Ferré Brel Dylan Cohen Barbara Lou Reed le Velvet ou les Smiths"

Le mépris empathique

Saut dans le vide (p. 2 des Lisières)

Et c’est ainsi, formé à la meilleure des écoles, qu’il peut affirmer au lecteur : les gens de banlieue mènent une vie à la con et ont des goûts de chiotte. Sentence sommaire qui semble constituer un résumé fidèle de l’ouvrage.

Comme la littérature remplit bien son rôle quand elle dévoile de si profondes vérités! Il fallait bien un Olivier Adam pour ôter nos oeillères! C’est formidable : un parisien pure souche, biberonné à Télérama, se serait retenu. Mais lui, Olivier Adam, fort de sa connaissance intime de la banlieue puisqu’il y a grandi, peut se permettre de clamer son mépris pour le désolant prosaïsme des vies extra-périphériques. Mépris certes, mais mépris de gauche : mépris empathique, consterné mais compatissant, malgré tout. Cette vaste caste mi-abrutie, mi-opprimée, est seulement dépassée en contemption par l’authentique famille du mal : la droite.

En voilà un subtil tableau de la société !

Parfois tout de même, l’ombre d’un doute, l’ébauche d’une nuance inattendue surgissent dans cet implacable réquisitoire, portés alors par l’un des personnages auxquels le narrateur est confronté :
"Elle détestait par dessus tout cette manière que j’avais de juger les gens sur leur emploi, leur bulletin de vote ou les magazines qu’ils lisaient. Elle prétendait qu’il y avait sans doute des gens bien chez les avocats fiscalistes, les assureurs, les banquiers d’affaire, les notaires, les électeurs de l’UMP et j’en passe."

Un vrai coup de coeur

Le lecteur sera toutefois bien vite ramené à l’évidence :
"Mais sur ce sujet elle n’avait jamais tout à fait réussi à me convaincre. Avait-elle des exemples ? Non. Elle n’en avait pas. Qu’elle m’en trouve et alors, seulement alors, je consentirais à réviser mes positions."

Que dire ? Bravo ! Tant de franchise mériterait récompense. On reste admiratif…
Quelle audace, dans cette manière d’assumer sans honte aucune une vision binaire de la société, divisée en deux camps, connards de droite et beaufs en souffrance, sous l’oeil attristé du seul parti noble, celui des gens cultivés et de bon goût, dont on n’a pas franchement envie de faire partie, tant pis pour nous.

Le maréchal absolu, de Pierre Jourde

1 nov

Moustache absolue

Gallimard (nrf) 

Lu par Gaël

La grand’ œuvre, écrit petit

De face, le livre est moins impressionnant

Attention, livre à superlatif : mastodonte, énorme, colossal, n’en jetez plus. C’est d’ailleurs sans doute « hénaurme » qui conviendrait le mieux, car il y a indubitablement du Ubu chez ce maréchal. Livre malheureusement passé trop discrètement dans une rentrée littéraire qui filtre les romans au moins autant à l’aune de leur volume que du talent qui les habite : le désormais classique Flammarion-250-pages est un standard indépassable.

Car l’objet est impressionnant : plus de 750 pages. Grandes. En petit caractère.

Et même, dans le détail : il y a beaucoup de mots. Un certain nombre font plus de quatre syllabes. Ils sont fréquemment inventés.

Tout cela fait peur.

C’est qu’au-delà de cette approche strictement volumétrique, il s’agit du grand œuvre de Pierre Jourde, qui se décrit lui-même comme « polygraphe » et y a travaillé pendant plus de 15 ans. Il y avait de quoi trembler et pourtant, c’est exceptionnel.

Absolu, nous voilà ! Devant toi, le sauveur…

Le livre traite de l’histoire, et de la fin, du dictateur imaginaire d’un pays imaginaire, quelque part entre république bananière et autocratie du sud-est asiatique. On ne saura jamais où on se trouve, et c’est très bien ainsi car c’est un des grands charmes du livre : l’invention d’une géographie dense, à la fois totalement imaginaire, cohérente et poétique. Novarina qui rejoindrait Le dessous des cartes sous acide. Il faut lire le chapitre 8, qui décrit l’invasion du monde par une armée de loqueteux, composée en grande partie de papous en « jaquette réglementaire », et qui se termine en guerre de tranchées pour la conquête d’un palier d’immeuble dans la banlieue de Minsk : chef d’œuvre tactico-burlesque, après lequel on se demande encore comment on peut penser à livrer une campagne militaire.

Le Maréchal et son double

Absolument Maréchal

Evidemment, ce dictateur est un prétexte : à déployer une langue qui exploite les moindres méandres du dictionnaire, mais avec élégance plutôt que cuistrerie. Chaque mot, même le plus précieux, même le plus superlatif, même le dernier adjectif d’une énumération de douze, tombe à sa place. Un prétexte à mettre en œuvre un humour ravageur et souvent sombre. Un prétexte à mettre en scène le pouvoir, dans toute son absurdité, sa paranoïa, son renversement des valeurs (le pouvoir, pour quoi ? pour le pouvoir) au point que le dictateur en finit par disparaître pour protéger son pouvoir. Sont également traités les thèmes de la littérature et la place que tiennent nécessairement l’imagination et le mensonge dans la société des hommes : le livre est un gigantesque jeu de miroir entre personnage, sosies, narrateur, … Vertigineux même si on se dit souvent qu’on passe à côté, faute d’intelligence et de temps pour décortiquer tout cela comme il le mériterait.

Alors évidemment, ça change de Mimi Cracra. Mais il faut l’avoir lu. Au moins, l’avoir dans sa bibliothèque : vous finirez nécessairement par vous dire « tant qu’à faire d’avoir ce truc qui occupe la moitié de mon salon, autant y jeter un œil. » Et là, il sera trop tard !

Vous êtes exactement à un clic de retrouver Pierre Jourde dans l’entretien qu’il avait accordé l’an dernier au prix virilo.

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Bacchantes de dictateur

 Lu par Philippe

BAM !

Sous-lieutenant relatif

Bruit mat et définitif. Paye tes 800 pages à lire en finale du Prix Virilo. En une semaine. Alors qu’il te reste cinq autres livres. Merci Gaël. Un peu plus et je pensais que Claire allait proposer au vote du jury  Dans les plis sinueux… pour se venger. Je vais être franc : Pas eu le temps. Survol de passage en se promettant d’y revenir, occultation de chapitres entiers, lecture diagonale, bref un massacre. Mais il eût été encore plus coupable de passer sous silence ce livre monstrueux.

Un livre qui estomaque

Dans sa vie de critique, Jourde a boxé la littérature sans estomac. BAM. Avec ce volume, il a décidé d’enfoncer le vôtre. Comme un uppercut version nrf. BAM. Le meilleur rapport poids/prix/qualité de la rentrée, ma bonne dame. Ne serait-ce que par ses dimensions, le pavé est utile (cale-porte, arme contondante, se la péter dans le métro). Cette somme au thème unique (le pouvoir) ravira tous les sciences po, qui reconnaîtront sculptés dans l’Idéal d’une narration fluide les concepts aimés de la servitude volontaire, de la déréalisation du pouvoir et autres chaînes de soupçons. Perdus dans les sosies du dictateur, nous assistons à un récit formidable où le Maréchal semble une bête de Frankenstein en uniforme, empruntant autant à Saddam qu’à Pinochet, en passant par Staline et l’Amiral Général Aladeen. Mais ce n’est pas tout. Car les narrateurs "Maréchal" sont nombreux car nombreux sont les sosies, et les représentations se floutent, les complots s’enchevêtrent.  Comme toutes les grandes œuvres (et cette année, il y en a plusieurs) ce livre interroge son art, la littérature, l’art de raconter. BAM.

À l’ombre des dictatures en fleurs

Un juré déguisé en maréchal danse de joie après avoir lu le livre

Là où le livre surprend, là où le maréchal conquiert notre lecteur, c’est dans l’anschluss de non-sens et d’humour. Plus qu’ailleurs le thème s’y prête, avec ceci d’horrible : les emballements ineptes d’une logique, nous les reconnaissons, hélas. Corée du Nord ! Amin Dada, c’est toi ? Ce va-et-vient entre ridicule et horreur donne tout son charme au récit. C’est heureux car un certain manque "d’histoire" (au profit de l’Histoire) pourra fatiguer le lecteur parfois.

Prend-on plaisir ? Soyons clair : une lecture trop rapide ou superficielle vous fera détester ce livre comme celui de Chevillard. Mais déjà vous retombez sur un passage formidable (l’industrialisation des sosies, la vie d’un couple d’agents dormants, les week-ends organisés pour les cadres du parti…). BAM. Interrogé par les langues au cordeau de Jourde, vous ne lâchez plus le livre pour mieux être pris dans les rets de ce jeu de pouvoir et d’existence. BAM. Ce livre vous dépasse. BAM. Au sol, vous comprenez qu’il se décantera en vous comme un grand cru. Vous entendez le décompte, la tête perdue dans des moustaches qui tournent autour de vous. Il y en a cinq, comme cette note finale. KO.

Fukushima, de Michaël Ferrier

30 oct

Bacchante tremblante

Gallimard (Infini)

Lu par Philippe

Kamé Hamé Ha

Virilo !

Sobrement sous-titré "récit d’un désastre", ce livre ne vous ment pas : ce n’est pas un roman, c’est un récit, mais c’est de la littérature assurément. Le style de Michaël Ferrier retranscrit avec ambition toute l’horreur et la démesure des tremblements, tout comme il sait faire parler le quotidien. Invoquant les grands textes de l’Asie comme de la France, il donne une portée philosophique au sien  qui ne manquait pourtant pas de profondeur tant sa plume poétique élève le débat. Étymologiquement, la cata-strophe, c’est la fin du mouvement. Le récit écrasé. Avec humilité, Michaël Ferrier nous prouve que non.

Stupeur et Tremblements

Le récit est en trois parties. La première narre les secousses du tremblement de terre, des impressions physiques au réactions médiatiques en passant par la famille affolée de France. "D’abord un premier choc très sourd, très lourd, sous les pieds, comme si le locataire du dessous vous filait un grand coup de massue dans le plancher (…) puis plus rien, le silence. le coup venu des profondeurs résonne, il cogne encore dans la poitrine (…) s’estompe doucement. (…) Et là, c’est la seconde secousse, latéral cette fois (…) et progressive, (…) droite-gauche, gauche-droite, comme si l’immeuble dansait la samba. Un roulement de tam-tam sous les pieds. (…) Le tremblement de terre est un boxeur : il en a la ruse, la patience et le punch, il procède par attaques répétées, replis subis, contre-attaque fulgurante." 

Etym. Vague destructrice de la tortue

La seconde est un récit du Tsunami qui balaie les côtes. Si la première partie est effrayante mais parfois presque comique, témoignant d’une certaine énergie vitale jusque dans la peur et les tremblements -"Le séisme a suspendu le temps, l’a renversé, amplifiant démesurément le désir de vivre"- c’est ici le règne de l’écrasement, de l’annihilation puis de la putréfaction. L’auteur est allé là-bas et en tire un livre hallucinant qui laisse déjà poindre la dernière partie :

L’horreur nucléaire, et avec elle la médiocrité criminelle des élites japonaises comme françaises, leur capacité à noyer le poison derrière des chiffres qui ne veulent plus rien dire… Alors que l’on change en hâte les limites de radiations admises sur les écoliers de la zone, le pouvoir en place instaure "une demi-vie", niant la mort et les dangers de peur de créer le scandale alors que pourtant c’est déjà l’apocalypse…

Fukushima mon amour

Michaël Ferrier montre Fukushima à un juré commentateur

C’est un récit qui peut plaire pour de nombreuses raisons. Il parle des risques et des politiques de réponse avec clarté et documentation, il donne à avoir la catastrophe au plus près d’une langue poétique et profonde… Il parle aussi de tout un peuple, d’un pays marqué dans sa culture par ce cyclope endormi…

Mais à mon sens le plus passionnant, c’est de lire un humaniste et une pensée en prise avec un danger. Les mots ne subliment pas, ils comprennent le risque et l’horreur. C’est de lire comment l’art et la philosophie servent de guide pour l’action et la compréhension du plus indicible, du plus irracontable. C’est enfin la posture et le recul de Michaël Ferrier, son exigence aussi, qui font de ce récit une oeuvre magnifique, élevant l’esprit autant qu’elle l’aiguise. Une travail non de mémoire, mais de salubrité publique, artistique et intellectuelle.

Le bonheur conjugal, de Tahar Ben Jelloun

29 oct

Moustaches conjugales

Gallimard

Lu par Alys

Beau comme un peintre qui bave

A lire en préparation de mariage

Le roman s’ouvre sur le témoignage d’un artiste célèbre, immobilisé suite à une attaque dans sa grande maison de Casablanca. Il déplore sa paralysie subite, déclenchée par un AVC qui a failli le laisser sur le carreau. Il fait chaud, il bave, les mouches lui tournent autour et il attend, immobile, que les journées passent. Et puis il nous raconte sa vie.

Le style est d’une beauté classique, le personnage a la trempe de ces hommes qui ont eu une vie splendide et qui, au moment de mourir, l’observent avec bienveillance à l’ombre d’un arbre. On pense tout de suite à Gabriel Garcia Marquez dans "Mémoire de mes putains tristes" : pour la chaleur écrasante du dehors, l’ombre d’une grande maison silencieuse, pour le corps qui dépérit et les (très) jeunes femmes guérisseuses.
Parole à la défense
Le grand peintre raconte sa relation avec sa femme, qui s’est détériorée avec le temps. On la comprend folle, hystérique en tous cas, on plaint le pauvre homme coincé dans sa chaise.
Et puis la deuxième partie du roman donne la réponse de sa femme. Elle donne sa version des évènements et décrit la vie aux côtés de ce peintre qui nous apparaît comme un monstre d’égoïsme, imbu de sa personne, infidèle maladif et manipulateur. Le ton et le style changent, et on passe de Garcia Marquez à "La mégère apprivoisée" en quelques pages. On regrette que la partie féminine n’ait pas la beauté et le sublime de celle de son mari, mais c’est bien là le problème du couple, n’est-ce pas ?
Un très beau roman, une écriture magnifique, un cinq moustaches

La Jouissance, de Florian Zeller

27 oct
Moustaches (France)

Editions Gallimard

Lu par Anne

Moustaches d’Europe : ode à la diversité
Moustaches of Europe : an anthem for diversity
Whiskers von Europa: Ode an die Vielfalt
Bigotes de Europa: oda a la diversidad

En décidant de lire et critiquer La Jouissance, je dois confesser avoir éprouvé un plaisir coupable teinté de perversité : oui, j’allais pouvoir libérer mes pulsions sadiques en la personne de Florian Zeller et procéder à un Zeller-bashing dans les règles de l’art. Mais l’animal réservait des surprises… En effet, le début du roman n’est pas déplaisant, par l’emploi d’une ironie douce-amère et à l’originalité du propos : comparer l’intrusion d’une polonaise dans les fantasmes d’un trentenaire et l’élargissement de l’union européenne, voilà qui ne manquait pas d’audace. Et l’audace, au Virilo, on aime ça.

Malheureusement, passée la première scène, l’effet retombe comme un vieux soufflé au fromage allégé. La relation entre Pauline et Nicolas est ennuyeuse comme Vladivostok (Russie) un jour de grève ferroviaire,  la comparaison entre leur médiocre histoire et l’unification d’un continent se révèle aussi improbable qu’un porcelet courant en liberté sur l’Esplanade des Mosquées (Israël), et l’auteur s’avère finalement aussi cuistre (France) qu’on le redoutait.  Pour une raison qui échappe, il a choisi d’accompagner entre parenthèses le pays du lieu dont il parle, comme ci-dessus. Voyez plutôt, au mieux on n’en comprend pas l’intérêt, au pire ça agace.

Finalement, on a surtout l’impression que Zeller, adulé pour ses premiers romans, belle gueule de l’édition, s’est retrouvé prisonnier de la brillance qu’on lui a proclamée. Avec ses ambitions de grandeurs et sa volonté affichée de faire de l’esprit,  c’est un jeune présomptueux, frère en arrogance des jurés du Virilo. Grand prince, je lui accorde donc trois étoiles, car Dieu reconnaîtra les siens, et propose qu’on le coopte pour l’année prochaine. Lui comme nous devrions en être flattés et notre carnet d’adresses s’en trouverait fortement étoffé…

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Impuissance glabre

Lu par Stéphane

A défaut de temps, pas de critique. De simples citations. Chacun jugera sur pièce de la valeur de la prose.

Dans la catégorie "Ah bon ?" :

"Ici, un parallèle avec le plombier polonais s’impose."
(fallait-il le préciser tant cela semble en effet évident !)

Dans la catégorie "Vérités éternelles" :

"Les hommes sont, du moins la plupart du temps, de grands enfants."
(noter la prudence de l’auteur, qui nuance son propos)

Dans la catégorie punchline façon Rap Contenders :

"C’est la loterie de l’histoire. Mais contrairement à l’Euromillions, le ticket est gratuit."
(toi même tu sais, gros)

Dans la catégorie "l’art du suspense" :

"Puis il s’était produit un événement déterminant : le chat de Pauline s’était blotti contre Nicolas."

Dans la catégorie "métaphore acidulée" :

"Quand elle avait 20 ans, elle ne parvenait pas à guérir de cette étrange maladie qu’on appelle l’enfance."

Dans la catégorie "un nouveau regard sur l’Histoire" :

"« Verdun », ce seul mot fait frémir d’horreur. C’est une des batailles les plus inhumaines auxquelles on se soit livré. Sous un déluge d’obus, les hommes, dont le but principal consistait à tenter de survivre, ont vraiment connu l’enfer."
(on apprendra également plus tard dans le roman que si Hitler était mort enfant, le destin de l’Europe aurait "probablement" été différent, est-on jamais assez prudent avec l’Histoire ?)

Dans la catégorie "prenons le lecteur par la main, il serait tenté de s’enfuir" :

"En ce qui le concerne, Nicolas a toujours pensé que, s’ils étaient complémentaires, c’est avant tout parce qu’ils n’avaient pas le même rapport au temps. Mais comment définir ce rapport ? Dans l’immortalité, Kundera…"

Dans la catégorie GPS stylistique :

"Ce jour-là, après son travail, elle a rendez-vous avec Nicolas devant la cinémathèque qui a programmé une rétrospective sur Bergman (Suède)"

Hors catégorie

Terminons enfin par cette phrase, qui illustre bien et en peu de mots l’audace du projet littéraire (rapprocher un cours de terminale sur l’histoire de la CEE et la déroute d’un couple) et son échec inévitable (a-t-on jamais vu rapprochement aussi artificiel et dénué de poésie ?) :

"Dérouté par ce rêve européen, il essaie de se souvenir de la première fois qu’ils ont couché ensemble."

Exercice à faire à la maison

Comme Florian Zeller (Paris), vous juxtaposerez deux faits sans rapport et en tirerez un roman.
Suggestions :
Consterné par la situation géopolitique au Moyen-Orient, il se fit des pâtes au beurre.
Préoccupé par la propagation de l’arme nucléaire, il noua ses lacets.
Amoureux de la littérature, il dévora le dernier roman de Florian Zeller.

L’atelier de la chair, d’Emmanuelle Pol

27 oct

Rasoir pour vieille peau

Editions Finitude

Lu par Philippe

Dernière partie de soirée sur RTL9…

Avec un titre de mauvais film du samedi soir sur RTL9 et un propos pas franchement différent d’ailleurs, l’Atelier de la Chair mérite sa position dans la liste des finalistes du Trop Virilo…

Emmanuelle POL, aucun lien.

Soit une femme, pas vieille, pas trop jeune non plus. Elle étudie dans un atelier des Beaux-Arts. Elle se passionne pour les corps marqués, les acteurs burinés (pour ne pas en enlever le "i"), les mains calleuses qui en ont touché d’autres, bref, les vieux. Elle aime de plus en plus les vieux, voilà, c’est dit. Après une courte recherche esthétique, elle sort avec son prof bien plus âgé et apprécie le taulier : Enfin un-homme-un-vrai, sans préliminaire ni regard apeuré bredouillant "je te fais pas trop mal ?". Enfin un bourrin qui garde son rythme et ne cherche pas à la faire jouir, qui prend ce qui est à lui, à la hussarde, à l’ancienne mode. Et puis face au regard des autres, la passion se délite… Dans des dernières pages assez ennuyeuses, ils rompent et elle fait le point là-dessus en ce disant que toute cette histoire, et ben ça l’a fait vachement grandir, tu vois.

Voilà le propos de ce livre définitivement Trop Virilo, qui aura le mérite de rassurer les moins subtils d’entre nous.

Je fais de l’art, moi, môsieur

Le coeur du roman c’est cette chair et cette passion et comment elle peut se retourner (la passion, pas la chair) pour disparaître complètement. Un thème très peu traité en littérature donc et plutôt raté ici. Le discours sur le plaisir sent un peu la quarantenaire en manque, et n’agacerait pas tant s’il n’était mâtiné de prétentions psycho-artistiques. Le propos esthétique aurait pu être intéressant, avec quelques passages entre Lucian Freud et la Vénus anadyomène pas mal foutus… Mais par manque de moyens, il ne fait qu’enorgueillir inutilement un texte érotique tendance prise de tête, plus bas du front et moins original qu’il n’y paraît malgré toute la bonne volonté de l’auteur.

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