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Le gagnant 2014, c’est l’ennui… Ou la révolte !

3 nov

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Cette année, la dotation de 11 euros du prix Virilo n’ira à personne. Les jurés ont décidé lors des votes des finalistes de FAIRE LA GRÈVE.

En cause, une rentrée littéraire dominée par des livres médiocres (Zemmour, Trierweiler) ou peu enthousiasmants, pas beaucoup de passion et encore moins de fesses. Pourtant nous avions nourri quelques espoirs : le Goncourt promettait avoir changé : «on lit et on débat pour de vrai » disaient-ils fièrement. Et puis voilà, Foenkinos est finaliste…

Faut qu’ça change ! « Au moins avec la grève, on mangera de la saucisse ». S’arrogeant le droit de tempêter au nom du peuple déçu, le Prix Virilo donne la parole aux éternels muets de la littérature : les lecteurs.

Dix revendications pour les prochaines rentrées littéraires :

1 – On exige la libération immédiate des trois bons écrivains encore retenus en otage chez Grasset : Sorj Chalandon, Amin Maalouf, sans oublier Sorj Chalandon

2 – On exige plus d’images dans les livres. Au moins dans les mauvais

3 – On exige que les livres craquent les coutures de leur format (sons / vidéos / interaction). Le cinéma n’a pas cessé d’être cinéma en passant à la couleur

4- On demande à Eric Zemmour d’arrêter d’écrire des phrases comme celle-ci pour obtenir le Prix Trop Virilo : L’objectif n’est plus : ‘Tu seras un homme mon fils !’, mais plutôt : ‘Tu seras une femme, mon fils !’. Eric, ON NE TE DONNERA PAS CE PRIX. Alors arrête, tu vois bien que derrière tu crées des polémiques qui te dépassent

5- A l’instar des rouleaux de carton, on souhaite des livres dissolubles dans les toilettes pour leur donner, sinon une deuxième vie, une fin utile

6- On demande gentiment à Chevillard de publier au moins un roman par an

7- On exige que les couvertures des livres des grandes maisons d’édition soient variées, et qu’ils cessent de cacher leur pingrerie et leur immobilisme derrière une quelconque tradition

8- On souhaite le bannissement des photos d’écrivains avec la mine rêveuse, la main au menton

9- On exige, non, on demande… OK, on supplie d’arrêter avec l’autofiction

10 – Du Kindle au Kinder : On aimerait bien un petit jouet en plastique à monter, en lien avec le thème du bouquin. Les livres de plus de 500 pages pourraient être assortis d’une petite flasque d’alcool à déguster. Il faut bien du courage, parfois

Nous sommes à votre disposition pour papoter autour du brasero de l’insoumission littéraire. Bonne lecture à tous !

ça va chier

ça va chier

A l’origine notre père obscur, de Kaoutar Harchi

31 oct
Moustache ah?

Moustaches obscures

Actes sud

Lu par Philippe

Du domaine de la servitude volontaire

belle couv'

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Vous aviez aimé « Du domaine des murmures » (comme nous) ? Vous allez adorer « à l’origine… » : On emmure encore sec dans ce livre là ! Une fillette et sa maman vivent recluses car « co-répudiées » dans une sorte de gynécée. De gynécée très glauque, disons, car ça a beau être oriental, on est loin des splendeurs musquées aux cents voiles que garderaient d’impassibles eunuques. Ici, les femmes sont les victimes et les gardiennes de leur prison sociale. Elles attendent la cause de leur syndrome de Stockholm (leurs maris) comme d’autres attendent Godo, mais en dépérissant plus. La fille, seule enfant de notre secret story triste, va évoluer parmi cette compagnie dysfonctionnelle jusqu’à retourner chez son papa, dans une famille pas très équilibrée elle non plus.

Xena, Warrior Princess

Je vous vois venir avec vos vieux topoï. Qui dit « femmes qui vivent ensemble » dit souvent « femmes qui couchent ensemble », hein ? C’est l’effet Xena la Guerrière, encore appelé « Effet Canary Bay ouh ouh » (cf. Indochine). De ce point de vue, le livre déçoit. Peu de saphisme, mais de la promiscuité des corps, des rapports maternels frustrés suintant la femme sans amour. Jusqu’où vont ces caresses qui sifflent sur la tête de la jeune fille, comme des vampires suceraient de ce corps la jeunesse et l’espoir ? Dans la famille, c’est pas mieux. Comme Xéna, il va falloir se libérer de la répudiation pour devenir… Libéréééée, délivréééée. Mais comme je me suis donné du mal à faire une comparaison avec Xéna, tout de suite, mise en image du livre par un des jurés. De rien.

Tragédie (la forme narrative, pas le groupe de musique)

Kaoutar. Harchi. Certain noms semblent donnés pour être portés par des écrivains. On nous dit qu’elle est ethnologue. Cela se lit : on est dans le mythe universel, dans la tragédie avec son choeur de pleureuses. Ce livre vous emmène avec brio dans ce que l’amour frustré à d’éternel. Son style est rêche et mystique, orné et limpide. On voit les ongles qui grattent les croûtes et pourtant on a l’impression d’être dans Andromaque. On notera avec appréhension la grosse option casse-gueule, le style indirect libre dans ta tête. Hachée. Phrase courte. Phrase courte et répétée. Phrase courte et répétée pour. Mimer la pensée syncopée et emmurée. Ce style qui d’habitude signe les mauvais livres prétentieux est

1- Bien tenu

2- Pas lourd à lire pour une fois

3- Digne d’intérêt pour la narration

Ce devrait être suffisant pour que vous vous plongiez dans cet excellent ouvrage de la rentrée littéraire.

Bonne lecture à tous et à toutes

Bonne lecture à tous et à toutes

Autour du Monde, de Laurent Mauvignier

20 oct
duvet à la carte

Moustache stylée

   Les Editions de Minuit 

   Lu par David

Que s’est-il passé aux quatre coins de la planète en mars 2011, au moment où le Tsunami japonais exhibait son horreur aux yeux du monde ? Des milliards de petites histoires anonymes, sans liens apparents, si ce n’est cette toile de fond, ce radeau de la méduse planétaire sur lequel nous voguons sans nous tenir la main.

Le tour du monde en 14 … histoires

De la belle ouvrage

De la belle ouvrage

Parmi ces histoires, l’auteur en a imaginé quatorze. Quatorze voyages hétéroclites, quatorze bouts de vie loin de chez soi, quatorze moments différents mais qui se déroulent au même moment, autour du monde, piégés par la plume experte de Laurent Mauvignier.

Le livre dévoile avec une facilité sidérante les coulisses de vies banales, vibrant à leur façon au moment du choc. L’auteur nous propose une plongée dans l’intimité protégée du monde au moment précis où un drame national nous rappelait la fragilité de notre socle commun.

C’est sans doute ce bon vertigineux entre le tout et les parties qui a motivé l’entreprise littéraire. Ce changement brutal de distance focale entre le choc global et les micro-ondes particulières. Ce lien entre notre planète qui tremble de tout son bloc et les traces infimes qu’elle laisse sur le chemin des individus qui la composent.

Autour des mots

L’enjeu est là, mais très vite, il perd de son impact. On comprend le message : les hommes, malgré l’information globale et le racourcissement des distances, restent des êtres seuls. Le Tsunami qui unie la côté japonaise dans la dévastation perd de son intensité à mesure que l’on s’éloigne de l’épicentre, et la vie, banale et anonyme reprend ses droits.

La leçon est belle et subtilement distillée. Chaque nouvelle nous place auprès d’un voyageur nouveau, qui loin de chez lui, fait l’expérience individuelle de l’espace et du temps,  de ce fil invisible qui ne rompt jamais. Car, tout autour du monde, les vies continuent…

Ce fil ténu est à la fois la justicification et la faiblesse de ce livre, là où l’entreprise de Mauvigner atteint sa propre limite.  Le lien entre le tout et les parties est bien trop léger pour faire office de conducteur. Et les moments de vies deviennent vite accumulation de portraits virtuoses.

La grande vague japonaise ne nous porte pas bien loin. Nous naviguons plutôt  sur le dos des mots, dans le courant maîtrisé des images qui donnent vie à des êtres physiquement et psychologiquement éloignés les uns des autres, mais si proche de nous…

La littérature, c’est les autres

Laurent Mauvignier fait de la littérature et nous donne une nouvelle preuve qu’un bon scénario, qu’une intrigue ficelée, qu’un pitch admirable n’a rien à voir avec un bon livre (cf. critique précédente).

Posée sur presque rien, l’écriture de Mauvignier à cette capacité rare à donner vie imméditement. En jouant sur les temps, les effets de fondus, les rythmes et les rimes thématiques, il transcende la prose quotidienne. La pureté du langage et la précision psychologique nous transpose en quelques mots dans le monde des autres. Un véritable tour de force littéraire.

Et le plaisir que nous en retiront nous renseigne aussi sur ce qu’on vient chercher dans un livre.

Une vague idée de Tsunami

Une vague idée du Tsunami

On comprend en passant de monde en monde que lire c’est se donner la possibilité de sortir de soi, de vivre cent vies (quatorze dans notre cas), de s’incarner dans l’autre et de se regarder à travers les yeux du monde. Une manière de lutter contre l’insoutenable unicité de l’être et de chercher chez les autres des amis par effraction.

Cette compassion universelle, qui se cache derrière les particularités, Mauvignier nous l’offre. Plusieurs fois. Mais est-ce suffisant pour le lecteur d’aujourd’hui ?

Le livre que nos temps modernes n’ont pas le temps de lire

A mesure que l’on avance une sensation désagréable de vertige s’empare du lecteur sans repère. La mécanique perd son pouvoir d’attraction avec les pages qui se tournent et la répétition des scènes. Qui peut voir sans fermer les paupières une série infinie de portraits, aussi beaux soient-ils ?

Et l’on passe de l’extase, à l’attente, puis de la lassitude à l’exaspération. Lecteur impatient, lecteur débordé, lecteur médiocre sans doute : je l’avoue honteusement, au dixième personnage j’ai perdu patience et j’ai ouvert les dernières pages.

Le fil invisible et l’écriture implacable ne suffisent pas toujours à garder éveillée (350 pages durant) l’attention d’un lecteur pressé, avide d’intrigue et de justifications.

En abandonnant ce lien avec les besoins contemporains de ses lecteurs, ce beau livre devient de la belle ouvrage, un objet de collection. Et pour reprendre les mots de son dernier personnage (le plus touchant) : « A quoi bon parler dans le vide, à quoi bon parler pour personne, sinon ? »

N’en déplaise à Flaubert, le temps d’un livre sur rien n’est pas encore venu.

Le Bal des Hommes, de Gonzague Tosseri

3 oct
Moustaches de poilus

Poilu & Moustachu

Editions Robert Laffont

Lu par Benoit

 

Connaissez-vous le concept des films à Oscar ? Ces films qu’on dirait avoir été spécialement conçus pour rafler des statuettes, mettant tout en œuvre pour que leurs acteurs-stars livrent la prestation la plus poignante ? Hé bien, il est possible qu’une nouvelle espèce, littéraire cette fois, soit en train de voir le jour : les romans à Virilo.

 

CoverEn effet, comment ne pas voir dans Le Bal des Hommes un appel du pied évident à nous autres vils et virils jurés, déjà de par le titre bien sûr, mais aussi avec cette histoire déjantée que l’on nous sert, mettant en scène le moustachu le plus taiseux de la police parisienne face au milieu le plus interlope des hommes aimant les hommes ? La ficelle est presque trop grosse… et inutile pourrait-on dire, puisqu’au final toute cette flatterie ne vaudra pas une bonne bouteille de Dom Perignon 1995. Enfin… Reprenons depuis le début, et passons sans plus tarder cette œuvre au peigne fin.

 

Blèche, un ex-poilu chez les épilés

L’histoire débute en 1934, lorsque deux fauves du zoo de Vincennes sont découverts morts au petit matin, leurs sexes mystérieusement tranchés et subtilisés. Pour les grands pontes de la police cela ne fait aucun doute : ce vol de chibres pue le trafic d’aphrodisiaques pour homosexuels. Et c’est donc tout naturellement qu’ils mettent l’agent Blèche, dit la Carpe, sur l’affaire.

 

Solitaire et ténébreux, Blèche a la torgnole facile et la mémoire prodigieuse. Il est surtout le meilleur connaisseur du milieu inverti de la capitale, informé aussi bien par ses mondains les plus fortunés que par ses junkies plus minables. C’est donc avec lui – et quel meilleur guide ! – que nous plongeons dans le Paris gay et camé des années 30, cabossé et poisseux, où chacun trouve ses propres solutions aux brûlures de la vie…

 

Gendarme

Moustache partout, justice nulle part

Le plaisir d’écrire

Autant le dire d’emblée, ce roman écrit à quatre mains est une réussite : l’univers est original, le ton déluré, l’époque très bien retranscrite. Les personnages sont merveilleusement bien campés, avec un sens aigu du détail, depuis le héros Blèche jusqu’aux personnages les plus secondaires. Quant à l’écriture, elle fait preuve d’une maîtrise enthousiasmante : travaillée sans gêner la fluidité de l’histoire, employant un vocabulaire riche et précis, cherchant régulièrement une tournure originale et intéressante pour dire les choses. Les auteurs s’amusent d’ailleurs à exhumer des mots méconnus de la langue française, comme chattemite, boucanage, julots, bistre, margrave, chitineux, boyautant, on en passe et des meilleurs, ce qui se révèle assez sympathique.

 

Toutes les bonnes choses ont une fin, sauf la moustache

Le seul bémol que nous formulons concerne l’intrigue : les auteurs prennent un plaisir évident à raconter leur histoire, mais ils lui imposent parfois des virages tellement brutaux qu’on en vient à perdre de vue ce qui est censé nous tenir en haleine. Gonzague & Tosseri nous donnent plusieurs fois l’impression de se désintéresser eux-mêmes des intrigues qu’ils viennent de mettre en place, abandonnant un récit pour un nouveau, si bien que l’enjeu global de l’histoire n’est pas toujours clair. Le dernier acte fournit certes une réponse globale, faisant fusionner les différentes intrigues, mais le liant arrive peut-être un peu tard.

 

Enfin, ce défaut enlève peu à l’attrait du livre. « L’intelligence constitue un bon bouclier contre les coups durs de la vie » nous disent les auteurs. Nous répondrons que Gonzague & Tosseri sont de bons coups littéraires, dont nous suivrons avec intérêt les prochaines parutions. Bravo !

Zora, un conte cruel, de Philippe Arseneault

27 sept
Barbiche shizophrène

Moustache qui « conte »

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Editions des Equateurs,

Lu par Anne 

Il était une fois un lecteur (ou une lectrice, sait-on jamais vraiment ce qui se cache derrière ces somptueuses bacchantes ?) qui en avait sa claque de lire les tristes histoires de cœurs, de couples et de culs d’écrivains français souvent peu inspirés. Mû par un élan salvateur, il s’empara de ZORA, CONTE CRUEL, né outre-Atlantique so

us la plume de Philippe Arsenault.

Pour la rigolade, il lui prit l’envie primesautière d’émailler sa critique d’expressions québécoises mais il se ravisa et préféra clamer à la face glabre du monde le plaisir de lecture que lui avait procuré cet ouvrage atypique.

L’auberge de l’Ours qui pète

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Car ZORA est bien un conte, émaillé de créatures improbables et d’ogres pervers. A une époque inconnue, au fond de la Finlande, l’héroïne éponyme voit le jour à l’auberge de l’Ours qui pète, fruit des amours partiellement consenties entre Seppo, maître tripier moche et méchant, et de Jambonette qui préfère se donner bien vite la mort plutôt que de voir ça. L’enfance de ladite Zora ferait passer Oliver Twist pour un nanti, mais la chance tourne et le destin frappe un jour à sa porte en la personne de l’alchimiste Tuomas, 84 ans mais toutes ses dents (l’histoire ne dit malheureusement rien sur sa pilosité et c’est à déplorer). Il prend la petite sous son aile, la fait tomber (comprendront ceux qui liront) et finit par lui donner un foyer et une éducation. Jusqu’au jour où l’amour, le vrai, celui qui ensorcelle, frappe à la porte de Zora. Mais vivre et heureux et avoir beaucoup d’enfants, c’est bon pour les contes de fées, celui-ci est cruel et Zora n’aura pas fini d’en baver quand le livre s’achève.

Des étalages scatophiles

Entendons-nous bien : ZORA n’est pas un chef d’œuvre postmoderne, pas plus qu’entre ses pages on ne caresse ébahis une vibrante humanité. Mais si l’on est parfois à la limite de l’écœurement devant les étalages scatophiles (je vois déjà se dresser quelques moustaches dans les rangs), l’auteur semble éprouver une saine joie pour le maniement de la langue française et le sort de la pauvre Zora inspire une empathie toute chrétienne (ah, tout de suite, ça frétille moins de la moustache…). Ça galope au clair de lune, ça crie, ça s’insulte, ça parle grimoires et ça affronte des nabots maléfiques.

Bref, c’est pas Tolkien mais c’est bien écrit, c’est plaisant, ça change, j’aime. Et je vous fiche mon billet que ce livre ne figurera sur aucune liste des Grands Prix D’Automne, ce qui finit de me le rendre sympathique.

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Tristesse de la terre, d’Eric Vuillard

25 sept
Petit bouc

Petit bouc

        Éditions Actes Sud

        Lu par Benoit

 

« La plus grande mystification de tous les temps »

L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs… Le nouveau roman d’Eric Vuillard nous propose d’illustrer cet adage en revenant sur un exemple fameux : le Wild West Show de Buffalo Bill, ou comment un spectacle itinérant a romantisé aux yeux du monde le massacre des Indiens d’Amérique, allant même jusqu’à utiliser d’anciens chefs de tribu comme bêtes de cirque.

Le sujet est puissant, et l’auteur arrive habilement à en extraire toute la richesse. A travers le célèbre barbichu, Eric Vuillard nous montre l’avènement du divertissement de masse, la préférence donnée au spectacle sur le réel, la puissance naissante du show et du business, le besoin constant de réécrire la guerre pour détendre sa conscience, l’avilissement de l’homme vaincu… Bref, autant de thèmes forts qui donnent à réfléchir, et qui trouvent bien sûr de l’écho dans l’époque actuelle.

 

One for the money, two for the show

      One for the money,      two for the show

Triste barbiche

Malheureusement, le ton grave du livre ne suffit pas à effacer un problème majeur de conception : l’auteur ne raconte pas vraiment une histoire, il traite un sujet. Au pas de charge. Cela n’a l’air de rien, mais l’impact du livre s’en retrouve diminué de moitié.

Concrètement, Tristesse de la terre contient beaucoup de commentaire, et fait défiler de nombreuses anecdotes – très ramassées, tenant sur quelques paragraphes – mais il manque une continuité au récit… Il manque l’espace nécessaire pour permettre à l’histoire de prendre corps. Et surtout, en l’absence de personnages le propos souffre d’être désincarné. Buffalo Bill demeure pour nous un inconnu jusqu’aux deux tiers du récit, où il prend temporairement de l’épaisseur – donnant instantanément plus d’intérêt à l’histoire. Les autres, qu’ils soient Blancs ou Indiens, ne font que passer. Le lecteur reste ainsi tenu à distance, désinvesti là où il devrait s’émouvoir.

Et c’est dommage ! Il y avait tout dans ce sujet pour écrire un grand récit avec du souffle. Nous nous retrouvons à la place avec un commentaire pressé et impersonnel, qui nous laisse sur notre faim.

 

 

L’ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

22 sept
Moustache imaginaire

Moustache imaginaire

 Editions Gallimard

 Lu par David

Autant vous le dire : je suis de bien mauvais poil aujourd’hui. Pour ma première critique Virilo et pour mon premier livre acheté dans les rayons d’une (vraie) librairie, il a fallu que je tombe sur la plus belle arnaque de la rentrée. Attention : critique méchant !

Souiller la moustache sacrée !

Au Paradis de la Moustache…

La couverture beige et rugueuse, qui m’avait tant de fois invité au royaume sacré des révélations littéraires, annonçait une belle promesse. Ma courte vie de lecteur m’avait laissé pantois devant Proust, ébahi avec Albert Cohen et bouleversé après Jonathan Littell. Qu’allait me faire vivre l’éminent Benoît Duteurtre, pensionnaire de la sublime collection ?

Le désenchantement…

Pour le dire gentiment, L’ordinateur du Paradis est aussi soporifique qu’inutile. Benoît Duteurtre évite soigneusement à son lecteur tout ce qui fait le plaisir de lire : l’étonnement, l’évasion, le questionnement et même la simple identification.  Ne reste qu’un goût amer, un chat dans la gorge, un poil dans l’œil…

Et s’il pâtit fortement des comparaisons précédentes et brise violemment ma propre chaîne lumineuse, Benoît Duteurtre n’en a pas moins commis un mauvais livre,  un texte sans style ni fond, atrocement beige et rugueux.

Le vol des moustaches sauvages

Un détail en apparence anodin aurait pourtant dû me mettre la puce à l’oreille : comment un écrivain sérieux (et contemporain) peut-il encore, sans second degré, utiliser dans son titre, le vilain mot d’ordinateur ?

Bien plus kitch que racoleur, ce péché originel dénote un décalage flagrant entre l’auteur et son ambition. Décalage qu’on retrouvera dans son personnage principal tout au long du livre et dont il semble d’ailleurs tristement conscient : « J’avais traversé le monde en m’y intéressant, mais sans m’y fondre vraiment ».

Voilà tout le problème. A l’évidence l’auteur s’intéresse sincèrement à nos enjeux contemporains, il croît même avoir percé à jour les schizophrénies de nos sociétés glacées et connectées, et veut à tout prix nous les restituer et afficher sa morne lucidité. Avec une seule obsession lourdement rabâchée : c’était mieux avant ! Du Houellebecq pour les nuls, Finkelkraut déguisé en Marc Levy (oups… double point godwin de la critique littéraire atteint).

On est ainsi prisonniers d’un article sans fin sur des sujets sans fond : conflit de générations, limitation des libertés, frontière public / privé, dangers du web tout-puissant, uniformisation du monde, décrépitude urbaine, vacuité des médias, etc.   Tout y passe. A-t-il seulement oublié que la couverture NRF proscrit rigoureusement la couverture des informations ?

La littérature, celle qui donne à sentir, celle qui crée le hiatus, qui interpelle le lecteur à plusieurs niveaux, est malheureusement absente de ce laborieux essai sur les dérives de notre monde moderne…

Légérement tiré par la moustache…

Pour nous faire vivre ses convictions, Benoît Duteurtre s’efforce de créer des situations et des personnages censés illustrer les turpitudes de notre temps. Dans une avalanche de clichés, on a ainsi droit à l’anti-héros grotesque (le garant des bonnes mœurs pris au piège de ses vices intimes), au syndrome Nabila (les gamins de banlieues propulsés people du jour au lendemain), à la défaite de la pensée (le lycée John Lennon) et à la métaphore ultime de la fin des temps (le Cloud omniscient dans le rôle de Dieu himself…).

Qu’est-ce qu’il y connaît aux moustache, Benoît D. ?

Entre autres techniques éculées, l’auteur s’amuse à reprendre une organisation existante et à la renommer pour tenter de créer à moindre frais un « effet de réel ». TF1 devient CityChannel, Ni putes, ni soumises se nomme plus sobrement Nous, en tant que femmes. Notons que Nous, en tant qu’hommes, sa réponse masculine et riante aux excès du féminisme, est à l’évidence un mauvais plagiat de notre sémillant Prix Virilo. On pressent ici les limites des ressources créatives et stylistiques du monsieur… A force de paresse, en exagérant des scénarios qui se sont déjà produits, l’auteur nous laisse sur le bas-côté, plus intéressés par Jennifer Lawrence et le CelebGate du monde réel que par son Simon Laroche (pas très sexy) et son Grand Dérèglement (pas très crédible).

Et c’est sans évoquer l’intrigue parallèle, qui nous mène (tenez-vous bien) dans l’au-delà… En mal d’imagination, Benoît Duteurtre fait simplement du royaume des cieux un double bancal et appauvri de notre société. Là où la bonne science-fiction tente de construire un système rigoureux et complexe, la « fantaisie » littéraire de notre écrivain reconnu semble prendre ces questions à la légère. Résultat : tous ses effets tombent à l’eau. Ce qui devrait nous effrayer ou tout au moins nous faire penser devient source de ricanements et de WTF incrédules.

Au final, on obtient un tableau naïf du réel et un monde imaginaire incohérent… La barbe !

Une moustache usurpée !

Ah j’oubliais : Benoît Duteurtre a placé son livre dans la liste des « Goncourables » 2014.

La quatrième de couverture explique sans rire que dans L’ordinateur du Paradis « le réalisme se mêle à l’imagination pour mieux éclairer notre présent ». Le seul présent que Benoît Duteurtre éclaire, c’est la triste habitude qu’ont pris les jurys littéraires de ne pas lire les livres qu’ils encensent… Mr Duteurtre a sans doute de gentils amis et un joli curriculum; il n’empêche que rien ne justifie, devant ce bouquin-là, la plus petite courbette.

Et si cette critique ne m’aura pas soulagé, elle aura le mérite de me conforter dans ma décision : dans le cercle des prix littéraires, le Prix Virilo a son mot à dire.

PS : Oui, j’ai un peu forcé sur l’utilisation du mot moustache, mais en tant que jeune premier je me devais d’honorer mon prix d’adoption.

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