Entre HBO et Balzac : Sabri Louatah

22 oct

Stéphanois sauvage

En deux tomes d’une quadrilogie qui s’annonce dantesque, Sabri Louatah, auteur des Sauvages, vient de faire un gros splouatch dans la calme mare du roman français. Il aura fallu attendre ce jeune stéphanois speedé pour enfin dévorer un livre à intrigue qui parle de la France, entre le grand roman du XIXe et la série HBO. Rencontre avec la révélation littéraire de l’année 2012.

Propos recueillis par Philipe et Stéphane

"Obnubilé par le détail"

Le Prix Virilo (LPV) : Salut Sabri, tu reviens juste de New York, qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

Sabri Louatah (SL) : Dans le troisième tome, que je suis encore en train d’écrire, quelques scènes se passent à NY. J’avais du mal à me figurer l’atmosphère du lieu… C’est un luxe incroyable : mon éditeur m’a proposé de me prêter un pied-à-terre là-bas, à Chelsea, pour que j’écrive tranquille. Je n’y connaissais personne. Cette ville qui bouge tout le temps a été une retraite en fait, j’y ai super bien travaillé : je ne voyais pas grand monde, je prenais l’air entre les buildings. Et je bossais à fond.

LPV : On espère que tu n’auras pas trop de scènes à Melun et Châteauroux alors… En tout cas cela témoigne d’une profonde documentation : les détails précis abondent dans ton livre.

SL : J’ai un parti-pris de réalisme extrême. Je suis obnubilé par le détail. Si je commets une erreur dans un livre, même minime, ça me bouffe totalement. Par exemple, dans le premier tome, un personnage ne pouvait pas avoir exactement sa fonction, rapport à son grade. C’était vraiment une approximation bénigne mais si je pouvais, je ferais réimprimer les pages… Le réalisme, c’est un vrai plaisir. C’est ce qui donne une force particulière au récit. Lorsque mon candidat a pour slogan « l’avenir, c’est maintenant » et que je découvre plusieurs mois après que le slogan choisi par l’équipe de Hollande c’est « le changement, c’est maintenant », je prends mon pied…

"En fait je suis un grand mythomane"

LPV : Ce goût du détail s’inscrit dans une démarche romanesque qui donne une place centrale à l’histoire. Dans la littérature française contemporaine, ça détonne…

SL : Pour moi, un roman c’est des personnages, des lieux et une histoire excitante. L’idée selon laquelle une forme littéraire arrive et annule la précédente, je n’y crois pas du tout. Cette vision très française est une illusion. D’une certaine manière, j’ai la chance de ne pas avoir assez de culture : je ne cherche absolument pas à me placer dans une tradition littéraire ou une chapelle. Je veux juste raconter une histoire. Les gens m’insultent en disant que ce n’est pas littéraire, que c’est du scénario. Mais avant, la littérature française était très narrative. Et moi c’est ce que j’aime. J’aime le roman populaire, j’aime Balzac…

Quand vous parlez de son style, Sabri retire lentement la clope de sa bouche et vous fixe.

LPV : Et le style dans tout ça, ça passe au second rang ?

SL : Au niveau du style, j’ai un impératif de clarté. Quand on est habité par une histoire, c’est une urgence, on n’a pas le temps de ruminer en boucle une figure de style. J’imagine que Balzac ou Dostoïevski ne passaient pas une heure sur un bout de phrase : ils voulaient avant tout raconter une histoire. Je n’aime pas me définir par le style… Si on veut absolument me trouver un talent, j’en ai un : je pense que je suis un surdoué de l’intrigue. Ça me vient tout de suite. En fait, je suis un grand mythomane. Quand tu crées un mensonge, tu penses tout de suite aux conséquences du mensonge. Moi j’y pense tout le temps. J’adore bâtir des mensonges, et je suis tout le temps en train de les peaufiner, de rajouter des détails, de faire attention à la vraisemblance, à la cohérence… C’est finalement la meilleure des formations pour construire un scénario !

"Le ragot est une excitation romanesque primale"

LPV : Alors tu rumines ton scénario comme on prépare un coup, longtemps à l’avance ?

Evidemment j’y pense, mais je ne suis pas du genre à faire tout le plan d’un roman à l’avance, en connaissant pertinemment la fin. Je pense que je ne pourrais pas écrire comme ça  : qu’est-ce que ça doit être ennuyeux ! Quel est l’intérêt alors de se mettre à écrire ? Il n’y a plus d’envie ! Non, j’ai des idées, je sais de quoi j’aimerais parler, mais ensuite la construction fait partie du travail d’écriture, des idées peuvent venir à tout instant, je peux entendre parler d’un truc et vouloir le mettre dans mon histoire… D’ailleurs, le ragot est une excitation romanesque primale.

LPV : Ta narration est ultra-tendue. Comme dans les séries US. Sont-elles une source d’inspiration pour toi ?

SL : Je suis un obsédé de la vitesse dans la narration. On m’a fait remarquer qu’il se passait quelque chose toutes les deux pages, que c’était très « cut », comme dans les séries américaines. Je ne l’ai pas fait consciemment, même si elles font clairement partie de mes influences : j’adore les Sopranos, The Shield… Il faut comprendre qu’aux Etats-Unis, il y a une coupure pub toutes les cinq minutes. Ça oblige les scénaristes à avoir une écriture extrêmement resserrée. Avec au moins quatre mini-cliffhangers par épisode. Ce n’est pas mon cas à ce point… J’écris aussi des passages de pure contemplation.

"On a un pays fascinant mais l’éclairage médiatique rend tout ça très chiant"

LPV : Tes personnages sont très incarnés. Tu réussis à les faire parler chacun avec leur vocabulaire, leur voix… Quelle est ta relation avec eux ?

SL : Il faut les aimer un peu. Etre en empathie, les comprendre. S’ils sont bien définis dès le départ, ça va aller tout seul : il suffit de les imaginer. Le personnage de Nazir, par exemple, a priori je le hais. Il est très violent, communautariste, francophobe… Mais maintenant il a pris possession de mon cerveau, c’est un peu gênant ! A force d’imaginer ses arguments et ses idées, parfois, j’en viens à avoir des réflexes de pensée où je me dis « attends là, c’est Nazir qui pourrait penser ça, pas toi ». Je ne vire pas extrémiste, je vous rassure… C’est juste un personnage bien construit.

LPV : Tes personnages ont des idées politiques très diverses… Ils sont une photographie de la France ?

Un sacré livre. En revanche, il va falloir raquer, il y en aura 4.

SL : Je suis un auteur de premier degré : je n’ai pas d’agenda politique, pas de vision édifiante… Pour moi, un bon roman emprunte les idées des autres. Cela dit, il y a des sujets qui me paraissent brûlants en France, et très mal traités dans les romans… Il y a un vrai traumatisme français : depuis la guerre d’Algérie, on n’arrive tout simplement pas à parler des Arabes. C’est plus un sentiment qu’une théorie, attention… Quand on pense au débat sur la laïcité à la présidentielle, par exemple, avec le halal… Je trouve que l’on s’énerve pour des broutilles. Je ne suis pas pour le communautarisme à tout crin mais aux Etats-Unis, il y a, avant tout, une bienveillance assez saine. En France, on a tendance à être très vite négatif là-dessus, très défensif. Il y a quelque chose de profond qui se joue, quelque chose d’assez unique. On a un pays absolument fascinant, mais l’éclairage médiatique et les thèmes abordés rendent tout ça très chiant.

"Sous mes allures de prolos, je me vis en aristo des lettres"

LPV : L’écriture te permet-elle de poser un regard neuf sur la société ?

SL : Je crois qu’il y a un monde à investir par le roman en France. Un monde de tension et de réalité. Moi je ne pense pas une structure de roman pendant trois mois : il me suffit de voyager dans la société française, il y a une matière peu explorée et formidable. Je suis trans-classe. Sous mes allures de prolos, je me vis un peu comme un aristo des lettres, ce qui fait que je n’ai aucune honte sociale. J’ai rencontré des grands avocats, des gars de la DCRI… Là, j’ai des personnages de nobles dans le tome 3. Je me prends la tête pour décrire une soirée de rallye…

LPV : On va te laisser travailler alors. T’en es où ?

SL : Je finis le tome 3, je me suis donné jusqu’à la fin de l’année. Je travaille dix heures par jour. Je ne fais que ça. Je ne suis pas un écrivain comme d’autres, qui s’en servent de tremplin pour devenir chroniqueur mondain. Pour moi, c’est le terminus. Ma raison de vivre… Déjà je m’encrasse : ça fait trois jours que je n’écris pas et je n’en peux plus. Il est temps d’arrêter de commenter. Roth a dit : "On est écrivain quand on a écrit 10 000 pages. Avant, on est rien." Je suis d’accord. Et je m’en approche…

> Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus : 

Critiques des tomes 1 et 2 des Sauvages par le Prix Virilo

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